Communisme n°67 (juin 2016) - Contre la démocratie et les guerres impérialistes



Leur paix, c’est le nerf de leurs guerres !



Lutte de classe et « maintien de la paix »

"La France n’est pas le gendarme de l’Afrique" (sic)

Les pièges de la dénonciation

La paix comme sous-produit de la guerre

Désinformation & impuissance

A la paix comme à la paix

Ordre et désordre - les affaires sont les affaires

Analyses économiques versus critique de l’économie politique

In Gold we trust

Islam politique et pseudo-critique du Capital

Quelques repères historiques

Société terroriste et attentats

Les aventures de la « radicalisation »

Soyez « Charlie », et plus vite que ça !

Etat d’urgence et opportunités répressives

S’il fallait conclure... back to the future



Depuis les récents attentats de Bruxelles, les macchabées gouvernementaux occupent les écrans plats pour nous atterrer davantage dans une stupeur d’esclaves, nous assurant que « nos libertés » et « notre sécurité » sont entre leurs mains, qu’ils y travaillent jour et nuit, qu’il va falloir se serrer les coudes (et la ceinture), se fondre dans leur union nationale sous peine de « faire le jeu du terrorisme qui cherche à nous diviser », que ce n’est donc pas le moment de se plaindre ou de les contredire et qu’enfin, une fois unis avec nos dirigeants dans la même complicité, nous pouvons nous aimer les uns les autres vu que nous sommes tous présumés suspects, même si certains le sont plus que d’autres.

Nous crachons sur eux, non seulement pour la politique qu’ils mènent mais surtout pour la société marchande dans son ensemble qu’ils représentent, perpétuent et défendent, se présentant tous comme l’alternative au pire, comme la solution à la catastrophe qu’en réalité ils approfondissent quotidiennement et dont leur classe tire profit. Enfin, nous ne perdons pas de vue qu’ils ne sont rien, que leur politique n’est rien et les massacres d’ici et là-bas impossibles sans cette complicité générale, sans le soutien des citoyens qui suivent le troupeau, chacun dans son rôle (le croyant et le laïc, le modéré et l’extrémiste, le réactionnaire et le progressiste, le raciste et l’antiraciste, le nationaliste fédéral et le nationaliste régional, l’européaniste et le souverainiste, le libéral social et le socialiste de marché, le bleu, le rose, le vert, le bigarré et l’arc-en-ciel...). C’est justement cela, la politique de la catastrophe capitaliste : pour nourrir le taux de profit, elle a besoin de spectacle démocratique, de résignation, d’adhésion et de la guerre, et quand la guerre nous explose à la gueule au coin de la rue, cette politique produit encore plus de spectacle démocratique, réclame encore plus de résignation, encore plus d’adhésion et encore plus de guerre. Les citoyens pleurent, marchent et applaudissent, se croyant « en empathie avec les victimes » alors qu’ils le sont avec toute la machinerie économico-politique qui réclame toujours plus de victimes, dans le monde, au Moyen-Orient, ici.

Dans ce qui suit, nous abordons le terrorisme de l’Etat, non pays par pays, mais du point de vue du rapport de force mondial entre les classes aujourd’hui, du point de vue de l’antagonisme irréconciliable entre la catastrophe capitaliste et l’humanité, entre la société marchande et la lutte révolutionnaire pour son abolition. Ce qui y est dit de la France « post-attentats » de 2015 peut sur l’essentiel s’appliquer à la Belgique, elle-même également engagée dans des opérations guerrières internationales (« Desert Falcon » notamment, avec six chasseurs-bombardiers engagés au côté de la France en Irak et bientôt en Syrie, à la demande des Etats-Unis), si ce n’est sans doute que la paix sociale et la soumission générale à l’idéologie dominante y sont encore un peu plus étouffantes.

En ce moment même se développe en France de manière assez réjouissante la lutte contre la « loi Travail », ce cadeau socialiste rebaptisé « loi Travaille ! », tandis que fleurissent des « loi, travail, abolition des deux » ou « contre la loi travail et son monde » sur les murs des commissariats, des banques, des commerces, des mutualités, des sièges de partis, des Pôles Emploi et des agences d’intérim aux vitrines brisées. Dans les manifestations et en bien des lieux occupés, on voit s’affirmer un rejet pratique des encadrements et séparations habituelles, un refus de la dissociation vis-à-vis de l’autodéfense de notre classe (des lycéens aux esclaves salariés, intermittents ou permanents des allocs de misère), l’éclosion de complicités contre la brutalité policière débridée, la dénonciation des syndicats et de leurs services d’ordre, une critique du citoyennisme et de ses apprentis gestionnaires de mouvements, un mépris pour leur tribunes politiciennes, en dépit des diverses idéologies démocratiques qui n’ont pas dit leur dernier mot dans le mouvement, nous ne pourrons y consacrer plus de place ici.

En Belgique, une loi similaire sur le travail est en passe d’être adoptée dans une quasi indifférence, comme si cela concernait une autre planète. Au vu du black-out quasi total des médias en Belgique sur le mouvement en France, il ne nous est pas interdit de penser qu’il s’agit là d’une manière de renforcer cette passivité, une conformation journalistique délibérée à la raison d’Etat, au maintien de la paix sociale sous terreur anti-terroriste. Quant aux syndicats, ils se caricaturent eux-mêmes dans leur empressement à démobiliser tout en déclarant entrer « en guérilla » contre le gouvernement, qui tremble sur ses bases face à l’annonce de quelques « journées d’action » éparses... Pour l’heure ce sont donc plutôt des militaires à la pelle que des manifestations dignes de ce nom que l’on croise en rue, sous « alerte terroriste » depuis novembre 2015. Ce n’est pas officiellement un « état d’urgence » mais le gouvernement planche sur une adaptation aux menaces intérieures de « l’Etat de siège » constitutionnellement prévu pour les guerres. L’arsenal juridique « antiterroriste » sans cesse renforcé et les méthodes policières qui en découlent y sont utilisés comme dans le reste de l’Europe contre les « milieux islamistes » mais aussi contre les organisations kurdes basées en Belgique (à l’incitation expresse du gouvernement turc) et évidemment contre tout ce que l’Etat surveillait déjà auparavant, et plus ouvertement ces dernières années contre des groupes se réclamant de l’anarchie et/ou de la lutte contre les prisons et centres fermés. 1

NB : les notes se trouvent en fin de texte, suivies des encadrés.



Lutte de classe et « maintien de la paix »

Afin d’appréhender de manière critique et stratégique notre situation dans ce monde, il est d’apparents détours qui peuvent nous éviter de nous égarer. Imaginons-nous un instant regarder la France métropolitaine d’aujourd’hui, la brutalité politico-flicarde de son Etat d’urgence à toutes les sauces, le spectacle affligeant de ses polémiques médiatiques nombrilistes et la grandeur assassine de ses missions internationales... avec les yeux d’un prolo haïtien. En ce début 2016, il enflamme à nouveau des barricades dans les rues de Port-au-Prince avec ses compagnons d’infortune et de lutte, contre le gouvernement, contre les élections, contre les troupes de l’ONU, la fameuse MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la Stabilisation d’Haïti) qui y est déployée depuis 2004 et à laquelle la France participe. Combien de fois notre témoin d’Haïti a-t-il participé à des manifestations et des émeutes sur son île natale depuis lors, jusqu’à celles d’aujourd’hui ? Il ne pourrait les compter, mais il connaît le nom de tous ses compagnons torturés, assassinés ou disparus, avec le concours de la France.

A l’époque, en 2004, il vivait déjà dans Cité Soleil, l’énorme bidonville de Port-au-Prince, lorsque la MINUSTAH y mena une vaste opération meurtrière, ce qu’elle réitérera dans les années qui suivirent, au prétexte de lutter contre les bandes armées et la violence, tout en y faisant des dizaines de morts. Les casques bleus n’ont d’ailleurs cessé de couvrir la campagne de terreur menée par la police haïtienne dans les bidonvilles, ses massacres, la torture et les disparitions ciblées de militants.

Le séisme de janvier 2010 a bien entendu touché de plein fouet les quartiers pauvres et bousillé encore davantage des conditions sanitaires déjà déplorables, après des siècles d’oppression capitaliste et de tentatives de mater les prolétaires insoumis de cette région. Comme à la Nouvelle-Orléans après le passage du cyclone Katrina en août 2005, les troupes et milices privées en armes se sont occupées exclusivement de protéger la propriété privée et les stocks, contre l’auto-organisation des sinistrés. Excédés, nos camarades en lutte à Haïti avaient alors monté des barricades... de cadavres 2. Face à l’extension des émeutes, à l’insuffisance des forces de l’ordre nationales et au risque de défaitisme en leur sein, l’ONU décida d’augmenter son contingent de maintien de l’ordre à près de 9000 soldats et 3700 policiers. S’en suivra l’importation d’une épidémie de choléra (avérée dans divers rapports) qui tuera près de 9000 prolétaires haïtiens et en contaminera 750.000 autres, ce que l’ONU refuse toujours de reconnaître, retranchée derrière sa propre... immunité. Quant aux milliards promis par les Etats-Unis et d’autres pays, le peu qui en est arrivé sur l’île a servi au déploiement d’une pléthore d’ONG et d’organismes d’aides dont il est notoire qu’ils servent avant tout à quadriller le terrain, contrôler, endiguer l’agitation sociale et réprimer toute vie et lutte autonome de notre classe.

Enfin, qui dans les bidonvilles haïtiens a pu prêter la moindre attention aux offuscations convenues lorsque la presse internationale a révélé en 2015 ce qui était bien connu sur place depuis les débuts de cette mission, à savoir les abus sexuels « transactionnels » (en échange d’argent, de nourriture, d’appareils électroniques, de médicaments, etc.) commis par les Casques bleus sur d’innombrables jeunes femmes, parmi lesquelles beaucoup de mineures, sans parler des cas de viols purs et simples. C’est d’ailleurs une habitude des troupes de l’ONU, c’est reconnu au Liberia, en RDC, au Soudan du Sud, en Côte d’Ivoire... Notre camarade haïtien en connaît donc un morceau sur ce que l’ONU et la France en particulier entendent par « la restauration et le maintien de l’état de droit, de la sécurité publique et de l’ordre public », à l’instar de ces prolétaires du Brésil qui ont manifesté et protesté à diverses reprises contre l’engagement massif de l’armée brésilienne dans cette MINUSTAH, qu’elle dirige d’ailleurs. Rien de tel en France, et même si l’armée française n’est engagée qu’assez minoritairement dans ce gros contingent à Haïti, son rôle de gendarme majeur sur le continent africain n’est pas davantage dénoncé de manière un tant soit peu tangible dans l’hexagone.

Au Chili par contre, la lutte en général et la dénonciation des engagements militaires internationaux en particulier ont empêché le gouvernement et l’armée de s’engager dans la répression des prolétaires en Haïti. Nous voudrions également évoquer la lutte qui a empêché en Argentine en 2003 l’organisation de l’énorme manœuvre militaire internationale « Aguila III », vu le lien avec ce qui nous occupe dans la présente contribution.



« Selon le plan, les forces armées des Etats-Unis, d’Argentine, du Brésil, de Bolivie, du Chili, du Paraguay et d’Uruguay devaient participer à cette opération militaire. Aguila III était prévu pour octobre 2003 sur le territoire de Mendoza et San Luis en Argentine.

Le gouvernement des Etats-Unis exigea l’« immunité diplomatique » pour ses troupes. L’objectif déclaré d’Aguila III était la lutte contre l’insurrection, contre « l’ennemi intérieur ». Sa fonction essentielle était évidemment de centraliser, entraîner et préparer l’intervention répressive contre nos luttes. Pour cela, le plan Aguila III prévoyait la participation de conseillers aguerris par l’expérience répressive, et trempés au feu des guerres de répression policière que l’armée des Etats-Unis mène en Irak et en Afghanistan. Ceux-ci auraient supervisés les manœuvres : « des instructeurs des USA... qui ont l’expérience réelle... dans des évènements récents », disait le Pentagone.

Dès que le prolétariat prit connaissance de l’existence de ces opérations, il reprit le chemin de la lutte. Dans la quasi totalité des provinces d’Argentine (Mendoza, Córdoba, Capital Federal, Neuquen, Santa Fe, Santa Cruz... ), d’importants affrontements contre cette opération éclatèrent. Des comités se créèrent pour centraliser les luttes. Diverses revendications et divers mots d’ordre furent lancés : on revendiqua la solidarité avec les prolétaires qui aujourd’hui même en Irak, subissent cette grande guerre de répression policière contre notre classe, on lança des mots d’ordre contre l’intervention en Afghanistan, on revendiqua aussi la lutte contre les exercices militaires (Unitas 42, opérations navales...), contre le ALCA, contre le FMI... et encore beaucoup d’autres « contre » qui enrichissent la lutte de notre classe. (...)

Ces luttes, totalement passées sous silence par les médias bourgeois tant nationaux qu’internationaux, se situent objectivement dans la continuité de celles de 2001/2002 et renforcent, parmi les rangs de la bourgeoisie internationale, la peur de voir le prolétariat structurer ses luttes de manière beaucoup plus continue. Nous ne pouvons nous étendre ici sur le détail des luttes qui se sont déroulées de septembre à octobre 2003, mais il nous importait de souligner que le plan Aguila III n’est pas passé ! Les militaires en furent pour leurs frais et n’ont pu faire leurs manœuvres. En Argentine, c’est de cette façon que le prolétariat a affronté « sa » propre bourgeoisie, « son » propre Etat, l’ensemble des Etats (y compris celui des Etats-Unis) qui constituent ses « répresseurs » directs.

C’est un excellent exemple de défaitisme révolutionnaire! » 3

Nous insistons sur cet exemple car il illustre à notre sens le fondement (et le non-dit), évoqué en introduction, de la « guerre contre le terrorisme » et de la contre-insurrection en général, à savoir qu’elles ne sont possibles qu’en maintenant suffisamment la paix sociale dans les pays pourvoyeurs de troupes et de tortionnaires, que les citoyens-spectateurs qui se rangent bon an mal an derrière les drapeaux d’union nationale ne sont pas « neutres » car en revendiquant la défense de « nos valeurs et notre mode de vie », ils défendent en réalité les opérations guerrières dont ce « mode de vie » et leur servitude sont les garants. A l’inverse, partout où notre classe défend ses conditions de (sur)vie, non pas comme un statu quo perdu d’avance et encadré syndicalement mais contre le taux de profit, contre toute forme de sacrifice, contre la voracité aveugle et effrénée de cette société de la marchandise, de l’argent, du travail... elle entrave de fait la bonne marche guerrière du monde et ses campagnes de recrutement sous quelque drapeau que ce soit !



«La France n’est pas le gendarme de l’Afrique» (sic)

« Le peuple français est une nation d’infidèles obstinés et de scélérats sans frein… Ils regardent le Coran, l’Ancien Testament et l’Évangile, comme des fables… Dans peu, des troupes aussi nombreuses que redoutables s’avanceront par terre, en même temps que des vaisseaux aussi hauts que des montagnes couvriront la surface des mers… Il vous est, s’il plaît à Dieu, réservé de présider à leur entière destruction ; comme la poussière que les vents dispersent, ils ne restera plus aucun vestige de ces infidèles : car la promesse de Dieu est formelle, l’espoir du méchant sera trompé, et les méchants périront. Gloire au Seigneur des mondes ! » (Manifeste « du Grand Seigneur » diffusé en Égypte lors de la révolte du Caire contre l’invasion napoléonienne, 1798).

On aurait pu croire ce texte écrit par l’Etat Islamique dans sa revendication des attentats de Paris en novembre 2015. Cela nous rappelle que les ambitions de la France de régenter des territoires d’outremer ont depuis longtemps suscité des réactions pour le moins hostiles. La révolte du Caire sera réprimée dans des flots de sang par les troupes impériales, déjà au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Cela nous rappelle également à bon escient que ce drapeau universaliste bourgeois brandi par les armées françaises de l’après 1789 a nourri en miroir d’autres encadrements idéologiques, en l’occurrence l’anti-occidentalisme musulman moderne, empêchant déjà que les révoltes contre l’occupant occidental ne prennent une tournure de classe 4.

Aujourd’hui en France métropolitaine, il est plutôt de bon ton de polémiquer sur l’opportunité de telle ou telle intervention française, quand tout a déjà été orchestré pour la faire paraître incontournable et rendre sa contestation anecdotique : ressortissants à sauver, drame humanitaire à gérer, armées rebelles, terroristes et sanguinaires à repousser, dictateur à évincer, élections à sécuriser, petits contrats à signer... Le président français François Mitterrand affirma en 1982 que « La France n’est pas le gendarme de l’Afrique », au début de ses deux septennats qui connurent justement pas moins d’une vingtaine d’interventions militaires françaises sur ce continent.

Ce rôle est plus que jamais confirmé actuellement, avec trois bases permanentes (Djibouti, Sénégal, Gabon) auxquelles on peut ajouter les opérations pérennisées au Tchad (depuis 1986), en Côte-d’Ivoire (depuis 2002) et en République centrafricaine (depuis 2007), et une série impressionnante d’autres Opex (opérations extérieures) de durées diverses. Partout se confirme la symbiose entre soutien aux régimes, maintien de l’ordre et intérêts commerciaux français (armement, infrastructures, industries nucléaire et minière, concessions pétrolières et autres matières premières stratégiques...). Selon les mécanismes bien connus et établis de la « Françafrique », les chefs des Etats liés à la France par des accords de coopération politico-militaires bénéficient aussi de l’appui personnalisé des services secrets français, pour la formation de leur garde rapprochée et de leurs propres tortionnaires, de même que pour la surveillance des opposants en exil sur le territoire français. Anecdote révélatrice de cette vocation de l’Etat français, lors de l’explosion en Tunisie en janvier 2011 de ce qui allait sous peu être appelé « printemps arabe », la ministre française des Affaires étrangères de l’époque Michèle Alliot-Marie avait réagi en proposant aux gouvernements tunisien et algérien « le savoir-faire des forces de sécurité françaises » pour « régler ce genre de situations sécuritaires », ce qui fut jugé un peu trop franc de la part de ses confrères.

Vautré devant un écran plat en France métropolitaine, on peut voir dans tout cela quelques échanges de bons procédés plus ou moins contrôlés démocratiquement, un moindre mal, du pragmatisme commercial et un peu d’humanitaire pour la bonne conscience, ou encore la fatalité des « conflits interethniques » et le développement du « terrorisme islamique » face auxquels on ne peut rester les bras croisés et à la source desquels la France et ses hommes d’affaires n’ont évidemment jamais rien à voir, accès interdit aux coulisses du spectacle... Mais comme pour Haïti, le voir sur le terrain avec les yeux de prolétaires de ces pays ne laisse aucun doute sur le caractère à la fois impérialiste et contre-insurrectionnel organisé et assumé de cette activité militaire française massive 5. Le Commandement des Opérations Spéciales (COS), créé en 1992 et placé sous les ordres direct de la présidence française, est à la tête d’une troupe d’élite de 3.000 hommes ; croira qui voudra que ce sont des enfants de chœur qui passent leur temps à distribuer des biscuits militaires aux populations qui les accueillent à bras ouverts...

Enfin, contournons ce cimetière marin pour migrants qu’est devenue la Méditerranée sous les caméras et miradors de Frontex pour nous tourner vers le Moyen-Orient : l’Afghanistan des années 2000 a été un défi pour l’armée française en matière de contre-insurrection, surtout à partir de 2009 et la constitution de la « Task Force Lafayette », et cet engagement est devenu un cas d’école faisant l’objet de réflexions et d’analyses dans les sphères militaires. Le gros des troupes a été retiré en 2012 mais sans mettre fin toutefois à l’activité militaire française de terrain et de supervision. Après la guerre en Lybie en 2011 (aux côtés des USA, du Canada et du Royaume-Uni, avec la bénédiction très souple de l’ONU), l’année 2013 a vu se succéder et se chevaucher les interventions militaires françaises au Mali (opération Serval puis Barkhane), en République centrafricaine, puis en Irak en septembre 2014 et en Syrie depuis 2015, opération toujours en cours « contre l’Etat Islamique ».



Les pièges de la dénonciation

En novembre 2015, suite aux attentats à Paris revendiqués par l’EI, la plupart des critiques et polémiques sur « le rôle de la France » sont circonscrites au lien avec cette dernière opération en Syrie, ce qui est un peu court de vue 6. De plus, et c’est là le plus important idéologiquement, beaucoup de critiques, même celles à contre-courant et hors cadre strictement social-démocrate, se contentent de renvoyer dos-à-dos les méthodes terroristes de deux Etats, Etat français et EI, de dénoncer au passage le cynisme géo­stratégique et les enjeux économiques tapis derrière les drapeaux idéologiques (démocratie, religion, etc.). Puis est venue la vague de dénonciation des abus de l’Etat d’urgence ou, plus clairement, de sa nature délibérément répressive sous prétexte d’antiterrorisme, a fortiori dans les quartiers et cités « sensibles ». Voilà qui occupe à présent une bonne partie de la presse contestataire et militante... Nous ne disons pas qu’il n’y aurait là rien à dénoncer, rien à mettre en lumière sur la nature et l’activité de l’Etat (nous y reviendrons d’ailleurs plus loin) mais il faut quand même se rendre compte aussi que ces thématiques, ces recensements ont très vite pris le pas sur toute autre démarche critique, sont devenus un voile, une épaisse tenture devant laquelle se ravive tout un activisme « anti-répression ». C’est classique, et comme dirait ce bon vieux Sun-Tsu : c’est l’ennemi qui a choisi le terrain, il sait qu’au plus on s’y agite, au plus on s’y enlise. Et nous ne parlons pas ici de l’énergie déjà inévitablement mobilisée pour soutenir les camarades tombés entre les griffes policières et judiciaires, pour se défendre dans ce cadre face à l’Etat, pour échapper à la taule ou en sortir.

Dans ce contexte, la focalisation sur l’usage et la prolongation de cet « Etat d’urgence » continue à aliéner d’une compréhension historique plus globale de l’action anti-subversive de l’Etat, en masquant ce qu’impose depuis des lustres l’Etat français à nos camarades en lutte dans le monde, en esquivant aussi l’importance de la paix sociale, de la dissociation ici avec les luttes en cours à travers le monde, dans la consolidation du rôle contre-insurrectionnel international permanent de l’Etat français (et le cas est transposable, toutes proportions gardées dans un sens ou l’autre, à bien d’autres Etats). « Paix sociale » ne veut pas dire qu’il ne se passe rien. Pour toutes celles et ceux qui voient se déchaîner plus que jamais la flicaille contre les luttes sociales, contre les grèves, les occupations, les atteintes à la sacro-sainte propriété privée... notamment dans le mouvement en cours contre la « loi Travail », il n’y a aucun doute sur le bon usage répressif de « l’état d’urgence », justifié au nom de la sécurité nationale et de la liberté des citoyens. Mais cela ne doit pas nous ôter de la vue que pour toutes celles et ceux qui reçoivent depuis longtemps des balles et des bombes françaises (ou de l’OTAN) dans leur chair, le soudain « nous sommes en guerre » du chef de l’Etat français suite à un soir d’attaques sanglantes dans Paris n’est qu’une lointaine arrogance de plus, dans la fureur de la mitraille estampillée « Patrie des Droits de l’Homme », appellation d’origine contrôlée.

Il est dommage que le philosophe français galonné Bernard-Henri Lévy ne se rende guère plus en Lybie, il pourrait nous rapporter les bienfaits de ce à quoi il avait très médiatiquement concouru : l’intervention militaire franco-britannique main dans la main avec Al-Qaïda pour se débarrasser à la fois de Khadafi et des révoltes contre son régime, tout en mettant la main sur des puits de pétrole. Dans le chaos guerrier qui s’en est suivi, c’est à présent une fraction affiliée à l’EI (3000 à 5000 combattants) qui s’y est installée, prenant en juin 2015 le contrôle de la ville côtière de Syrte et menant une offensive en ce début 2016 dans le « croissant pétrolier » lybien.

Affirmer que « tous les Etats sont terroristes » est déjà plus clair mais pour démonter le couple infernal « terrorisme - antiterrorisme », il ne suffit pas d’utiliser des formules comme bouées en surnageant à la surface houleuse du mainstream médiatique occidental qui produit à la chaîne des « points zéro » de l’histoire (après le 11 septembre transatlantique, à présent le Charlie Hebdo parisien...), non, il faut repartir plus globalement, plus fondamentalement du terrorisme de ce mode de production, de ses rapports sociaux, de ce terrorisme fondamental dont l’Etat est le dépositaire et l’exécutant, et enfin de la configuration de la lutte des classes (et de la paix sociale qui en est la glaciation) qui permet à des Etats comme la France d’assumer leur rôle de gendarme contre-insurrectionnel dans le monde.

Autrement dit, les « actes terroristes » que l’Etat prétend combattre sont un sous-produit de son propre terrorisme historique et permanent, tandis que les mesures (état d’urgence & Cie) prises à l’intérieur des pays occidentaux ne sont qu’un sous-produit d’une contre-insurrection menée à travers le monde, sous-produit surtout destiné à consolider en métropole une paix sociale provisoirement bien établie. Et l’on voit ce qui motive l’Etat à amalgamer toute action de notre classe au « terrorisme », sous une même définition juridique et une même répression. Le « nous devons anéantir les ennemis de la République » du Premier ministre français à propos des « terroristes islamistes » pourra encore servir dans un futur socialement plus agité...

Revenons un instant sur l’insouciance aux terrasses des bistrots parisiens mitraillés en novembre 2015, qui a été épinglée comme exemplaire de notre « mode de vie ». Même dans des écrits qui se dissociaient totalement de l’apologie de ce « mode de vie », il s’agissait généralement quand même d’une sorte de point de neutralité, d’irresponsabilité absolue. Nous reconnaissons dans ces attaques (certes tragiques mais assez anecdotiques d’un point de vue mondial si un mort blanc d’une métropole occidentale ne valait bien plus qu’un autre) des actes indiscriminés ; ce n’était pas que du beau monde bourgeois tel que visé délibérément par Emile Henry et expliqué dans son « Pourquoi j’ai tiré dans le tas ». Mais l’on passe à côté de la question si l’on ne reconnaît pas en quoi, pour les auteurs des attentats, leur acte était de leur point de vue politique parfaitement discriminé, au sens de viser dans le tas des citoyens qui revendiquent leur existence « paisible » dans un pays qui réprime, assassine et torture hors de ses frontières (et plus modestement à l’intérieur de celles-ci, cfr. supra). Il nous faut saisir en quoi ces différents actes sont les produits de toute une configuration à la fois matérielle et idéologique : banalisation séculaire des massacres de civil sous le drapeau de la civilisation, unanimisme et indifférence autour des guerres en cours, atomisation des individus, déshumanisation des « ennemis », messianisme guerrier, etc.

Cela n’en fait évidemment pas des actes subversifs, faut-il le dire. Il est bien certain que l’EI a joué à plein son rôle de supplétif dans la répression et la reprise en main des zones insurgées en Syrie et les auteurs des attentats revendiqués par l’EI à Paris et Bruxelles n’y mettent aucun contenu ou intention de classe, étant eux-mêmes engagés dans un camp impérialiste contre un autre, sous idéologie religieuse (musulmans conséquents versus traîtres et mécréants). Néanmoins, dans tous les cas, les gouvernements et leurs médias unissent tous leurs efforts pour dépolitiser, sur-idéologiser, barbariser ce genre d’attentats et, internationalement, les groupes qui les revendiquent. 7



La paix comme sous-produit de la guerre

Accepter la distinction entre « paix » et « guerre » dans ce système apparaît en définitive comme le luxe d’un citoyen docile (et utile) à l’arrière du front, tout comme le fait d’accepter qu’il y aurait la société d’un côté et « des terroristes » de l’autre, c’est-à-dire le discours pour maintenir la soumission des citoyens. Gouverner, maintenir la paix sociale, n’est jamais que figer un rapport de force, maintenir sous des apparences « pacifiques » une éclipse de la lutte obtenue au départ par la violence 8. La dictature du Capital inclut la nécessité permanente de la paix pour la guerre (maintien de la paix sociale pour soutenir la guerre dans la concurrence mondiale) et de la guerre pour la paix (pas de taux de profit sans force militaire pour le garantir, détruire du travail mort et massacrer la force de travail excédentaire).

La paix, c’est donc le nerf de la guerre, c’est paradoxalement ce qu’assènent tous les Etats : leurs bombes sont toujours « justes », leurs bombes sont toujours « pour la paix », leurs bombes ne tuent que... des ennemis. Des ennemis de la paix, bien sûr, des ennemis de la démocratie. Leurs bombes ne tuent que... très accidentellement, très « collatéralement », des « civils », des familles entières, des quartiers, des villes, des colonnes de réfugiés, etc. A ce propos, voir la Déclaration de soldats du contingent de 38 unités de l’armée grecque (encore basée sur la conscription), du Diktyo Spartakos (Réseau Spartacus), organisation présente dans l’armée grecque depuis 1992 : « nous ne participerons pas à la guerre contre les migrants, nous ne réprimerons pas les luttes sociales ».9

Partout où les Etats interviennent militairement, au-delà des enjeux réels de partages de territoires et de zones d’influence, au-delà des questions d’approvisionnement énergétique, au-delà des enjeux de marchés licites et illicites, il s’agit en fin de compte toujours de rétablir l’ordre, l’ordre des affaires, l’ordre des cimetières et des fosses communes... Tuer les révoltes en les détournant dans ces guerres, en empêcher même l’éclosion en nous poussant à nous entre-tuer sous leurs divers drapeaux ou pour notre simple survie... ce ne sont pas des manœuvres, des tactiques à dénoncer, c’est la logique même du capitalisme, depuis des siècles. C’est même le secret de sa domination. N’en déplaise aux penseurs qui vénèrent le « libre-arbitre » de chacun comme étant le moteur de l’histoire, rappelons que toute cette société terroriste, qu’elle se dise « en guerre » ou « en paix », tourne exclusivement pour assurer le taux de profit du Capital et contrer l’émergence du prolétariat comme classe, l’émergence de sa lutte pour l’abolition des classes et de toute société de classe.



Désinformation & impuissance

La plupart des analyses publiées sur la situation actuelle se focalisent soit sur le champ idéologique (et notamment religieux, comme si la religion existait comme sujet « en soi »), soit sur le champ politique (relations entre protagonistes étatiques ou para-étatiques), soit sur le champ économique (insistant sur les intérêts économiques qui sous-tendent le jeu des forces politiques, les « marchés », le pétrole, les armes, etc.), soit sur divers autres champs des dites sciences « humaines » (sociologie, psychologie...). Une tentative de compréhension globale et radicale ne peut relever d’une combinaison de ces segments d’appréhension (et d’interprétation) de la réalité, car elle ne ferait que cumuler les tares et falsifications propres à chacune de ces disciplines. Leur propos est globalement descriptif et conservateur, même si elles échafaudent des « alternatives », car ces disciplines, produits de ce monde, en reproduisent les catégories et schémas, occultant le principal : tous ces aspects de la catastrophe actuelle sont inhérents et essentiels à ce mode de production capitaliste, à cette société de production de marchandise.

Il n’y a pas pour nous « des faits » puis des « analyses » mais une manière de se positionner à partir de la condition qui nous est faite. Notre perspective est celle de l’abolition de cette société marchande mortifère, celle du fil rouge du mouvement révolutionnaire qui développe et porte cette critique radicale, dans l’affrontement entre projets irréductiblement antagoniques (la société capitaliste ou un monde sans argent, sans marchandise, sans travail, sans Etat, sans classes...).

Nous n’avons pas la prétention de déployer dans ces quelques pages cette « critique globale et radicale » à la mesure de ce qu’exige la situation historique mais de tenter au moins de poser quelques bases à partir desquelles développer et partager un point de vue radical sur ce monde, contre le tsunami du discours dominant qui nous submerge et nous sature heure après heure. Si nous y avons comme toujours pêché avec circonspection des données, des « informations » ou même des amorces d’éclairage parcellaires, nous avons par contre déniché avec enthousiasme des complicités dans des contributions de lutte publiées ces temps-ci. Enfin, nous avons conservé comme allume-feu les sempiternels papiers des faux amis de la révolution, toutes familles confondues, qui y vont de leurs habituels communiqués.

Replacer dans cette perspective révolutionnaire la situation mondiale actuelle, avec son cortège de guerres et de massacres mais aussi de luttes, passe aussi par la prise en compte historique de l’approfondissement actuel de la crise du capitalisme. Lorsqu’il en est question, elle est souvent abordée soit comme un faux problème, soit comme un prétexte. Ce malentendu repose sur deux réalités : le capitalisme est effectivement en crise permanente depuis ses origines, mais cela ne peut pas nous dispenser de comprendre l’ampleur et la nature de son actuel état de crise. Par ailleurs, le Capital a toujours gouverné par la pénurie et la peur (du lendemain, des autres, etc.), mais réduire aujourd’hui la crise à un alibi de gouvernance est une erreur. Ce qui caractérise quantitativement et qualitativement la situation actuelle du Capital, ce qui en fait une crise majeure, c’est qu’il ne parvient plus à s’assurer un taux de valorisation suffisant, paradoxalement du fait de sa propre course concurrentielle à la productivité, à l’innovation technologique et à la diminution de la part de « travail vivant » par marchandise produite. L’hypertrophie du capital financier n’est pas la cause de la crise mais son symptôme majeur, la voie (sans issue) empruntée par le Capital pour post-poser, par le gonflement de bulles spéculatives de plus en plus colossales, une crise de dévalorisation gigantesque et dévastatrice.



A la paix comme à la paix

L’Etat nous fait donc la guerre, et ce de plusieurs manières, sous l’euphémisme des « interventions militaires » : dans les conflits impérialistes, classiques (entre Etats, ou impliquant des coalitions internationales) mais de plus en plus souvent « asymétriques » (impliquant des armées « régulières » ou coalition internationales contre des forces militaires para-étatiques, des « groupes armés »), aussi bien que par les opérations de maintien de l’ordre et de répression, nationales et internationales, contre des mouvements insurrectionnels. Plus que jamais, sur tous les fronts, l’antiterrorisme est le drapeau du terrorisme de l’Etat. Sur tous les tableaux, ils nous veulent chair à profit, chair à canon. Nous mettre au pas et détruire l’excédentaire (infrastructures, marchandises, y inclus la force de travail), c’est une nécessité générale pour le Capital et ce l’est encore davantage dans le contexte de sa crise de valorisation aiguë et de crise sociale qui en découle.

Dans l’histoire des sociétés de classe, guerre et répression ont toujours été liées et se sont perfectionnées ensemble. Les Etats-gendarmes comme les Etats coloniaux ont toujours entretenu des corps expéditionnaires, envoyés en différents points du globe pour défendre les intérêts de leurs commanditaires, pays ou coalitions. La multipolarité des conflits, alliances et mésalliances (officielles et officieuses), si elle s’est effectivement complexifiée, n’est pas non plus une nouveauté. De même, le Capital a repris à son compte, a « subsumé », métamorphosé (plutôt qu’éradiqué) bien des formes et des rapports sociaux antérieurs. L’unicité, l’universalité de la communauté de l’argent se perpétue ainsi dans un grand fractionnement idéologique, identitaire, communautaire, national (dimensions qui ne coïncident pas nécessairement). Rappelons d’ailleurs que si le Capital est par essence mondial, apatride, c’est pour encadrer et mobiliser la force de travail qu’il s’est structuré en Etats-Nations (l’ONU en compte 194 à son compteur), en « économies nationales », autour d’idéologies diverses.

Une confusion a cours concernant ce niveau d’organisation capitaliste incontournable qu’est l’Etat-Nation, comme s’il allait en disparaissant, en s’étiolant. La base matérielle de ce constat est l’attaque réelle contre les salaires, directs ou différés : dégradation des « services publics », des « protections sociales », des retraites, des allocations diverses, de l’accès aux soins, des transports, de l’éventuel soutien à la baisse au prix de denrées de base, etc. Plus globalement, à travers l’accaparement et la toxicisation de la terre, de l’eau, de l’air, il s’agit d’une attaque généralisée contre nos conditions de survie. Cette société produit ainsi des révoltes au départ de terrains très divers. Tandis que la bourgeoisie, toujours prompte à se coaliser contre nous, entend nous duper et nous mater secteur par secteur, lutte par lutte, région par région, pays par pays... la convergence fondamentale de nos révoltes de classe exprime au contraire que notre humanité est niée à la racine même de cette totalité, par la dictature de la valeur et sa croissance effrénée.

Si la pérennité et la nécessité des Etats-Nations pour le Capital n’est pas remise en cause, ce qui change en revanche, pays par pays mais aussi supra-nationalement du point de vue de la répression, c’est la manière d’assurer la paix sociale quand il n’y a plus assez d’argent en caisse pour l’acheter, la manière de gérer l’exacerbation des contradictions sociales quand une masse toujours plus grande de prolétaires ne trouve plus d’acheteur pour sa force de travail, ceci d’autant plus brutalement sous la pression de la crise de valorisation capitaliste. En ce sens, l’Etat-Nation ne prétend plus « faire société », faire adhérer à son projet fut-ce par la persuasion brutale pour les récalcitrants, comme aux siècles où le triomphalisme bourgeois du Progrès régnait en maître. Il est patent qu’au niveau le plus global, il s’agit plutôt de gérer et faire accepter (politiquement et militairement) les multiples aléas de la catastrophe, sociale, industrielle, nucléaire... Les rupins se barricadent dans leurs zones fortifiées, leurs hélicoptères et leurs autoroutes survolent les bidonvilles et les banlieues, les quartiers d’affaires baignent dans le smog, l’orgueil de leurs tours insulte le ciel, tandis que l’on parque les citoyens-cadres-cosmopolites dans leurs néo-villages urbains éco-responsables et... passifs, où ils gèrent l’empreinte-carbone de leurs excréments sur une appli pour leur smartphone.

Et, comme toujours, dans nombre de discours pseudo-critiques sur le capitalisme, l’Etat-Nation d’antan devient la carte de rechange virtuelle, le miroir aux alouettes pour les prophètes du « retour à la souveraineté nationale », ce « rempart contre les politiques antisociales, néolibérales », « contre la toute-puissance du marché, de la finance », ou encore « contre l’hégémonie » d’autres pays.

Marquer les continuités historiques ne nous empêche donc pas de prendre en compte ces évolutions, les inflexions dans le cours guerrier du capital, avec leurs conséquences sur les conditions de la lutte, ainsi que cela devrait ressortir de la présente contribution, notamment en ce qui concerne certaines reconfigurations idéologiques, guerrières et contre-insurrectionnelles de ces dernières décennies. Pour faire le lien avec l’actualité, il est certain que la territorialisation de l’EI a été rendue possible par la manière dont l’Irak (sous Saddam puis sous régime américain) et la Syrie géraient leurs populations et leurs régions de manière très fragmentée, dans la crainte de l’unification de tout mouvement de révolte. L’EI se prétend opposé au nationalisme, dénoncé comme produit de l’Occident, et se joue de fait des frontières imposées il y a un siècle. Il remplit en même temps un éventail de missions étatiques fondamentales, autant que ses ressources financières le lui permettent.



Ordre et désordre - les affaires sont les affaires

Pour revenir à cet « ordre des affaires » que les Etats-gendarmes et leurs coalitions internationales tentent toujours de rétablir d’une manière ou d’une autre, il peut prendre des formes très hétérogènes et très chaotiques, pour peu que le chaos justifie une occupation militaire prolongée qui permette de garder la mainmise sur les points névralgiques. Sécuriser les flux marchands transnationaux (tel l’enjeu majeur des oléoducs et gazoducs) au milieu d’infrastructures détruites par les mêmes troupes d’occupation (comme en Irak par exemple), au milieu des ruines, crée un enfer pour les populations... et de simples « chiffres collatéraux » dans les rapports et les journaux. Il ne sert donc à rien de dénoncer ces stratégies pour leurs seules conséquences catastrophiques sans en mettre à jour la logique marchande et répressive.

Les Etats-gendarmes ne maîtrisent certes pas tout et leurs coalitions sont traversées de rivalités, chacun des « alliés » navigant souvent à vue pour défendre ses propres intérêts en plaçant, déplaçant (voire retirant) ses propres pions, mais face à la menace d’un mouvement insurrectionnel, face à l’étonnante hostilité que peuvent susciter parmi les prolétaires les grandes opérations de « pacification démocratique » et le sauvetage du taux de profit, mieux vaudra toujours une contre-révolution hétéroclite et instable qu’une brèche ouverte.

De plus, au sein des Etats gendarmes et en particulier des Etats-Unis, il y a des contradictions et des luttes d’influence (politiques et commerciales) qui perturbent ou entravent les choix stratégiques, il y a des effets d’annonce historiques aux ambitions bien présomptueuses (Nouvel Ordre Mondial, démocratisation du Moyen-Orient...), un manque de vision à long terme hors calendrier électoral, des revirements tardifs eu égard aux réalités du terrain, une sous-estimation des réactions de notre classe (voir les aléas des stratégies de contre-insurrection dans l’article qui y sera consacré dans notre prochaine revue). Néanmoins, nous l’avons dit, il est erroné de ne voir dans les catastrophes et déstabilisations provoquées dans tant de régions que des accidents de parcours, des fourvoiements tactiques, militaires et politiques, comme le font les réformistes qui réclament toujours des changements de dirigeants et de politiques. Car à travers la reconfiguration permanente des guerres à travers le monde, dans la complexité et la confusion des situations, c’est toujours aussi notre classe qui est visée, piégée politiquement, attaquée et embrigadée militairement.

Ces quinze dernières années sont aussi marquées par la tertiairisation massive de la guerre et du maintien de l’ordre, à travers le recours massif à des Sociétés Militaires Privées (SMP). Les opérations militaires américaines en Afghanistan et en Irak sont à ce point de vue exemplaires, le nombre de miliciens privés (cadres américains importés et piétaille embauchée et formée à moindre coût sur place) engagés dans ces guerres ayant dépassé le nombre de soldats des armées régulières (voir encadré sur les SMP). Dans cet enfer pour les prolétaires, l’accès à un approvisionnement de survie est lui-même soumis à chantage humanitaire et à féroce marché noir, au milieu de l’affrontement permanent et violent entre de multiples forces politiques et militaires, le tout sous les drones et les bombes « chirurgicales » de la démocratie en action. Tout cela rend très difficile l’expression de la lutte autonome de notre classe, et encore davantage son développement, son extension.

L’expression de « toile d’araignée » utilisée à propos de la Syrie 10 est assez adéquate pour décrire aujourd’hui non pas une « situation » mais bien plutôt la stratégie délibérée de l’Etat contre nous : vu le danger de s’attaquer frontalement à notre classe en lutte et en rupture avec l’Etat, vu la difficulté à mener une stratégie de contre-insurrection globale, il s’agit de nous engluer dans une toile à fils multiples et laisser agir le pourrissement militaire entre diverses fractions candidates au rétablissement de l’ordre social marchand et à ses juteuses prébendes, sous le patronage des grands Etats-gendarmes du globe. Dans un autre registre, on pourrait aussi citer en sinistre exemple la situation infernale de notre classe dans le narco-Etat mexicain, où les soi-disant « guerre au narcotrafic » et « lutte contre le trafic d’êtres humains » ne sont que la lutte sans merci pour leur contrôle et leurs dividendes. 11

Au niveau géopolitique international, nous découvrons ainsi sans cesse, derrière le mainstream médiatique neuroleptique, à quel point les Etats-gendarmes les plus civilisés (ils peuvent se la bouffer, leur civilisation), les plus puissants et influents de la planète (Etats-Unis en tête, mais aussi Israël, Angleterre, France, Russie, pays du Golfe, etc.) injectent couramment pognon, armes et soutien stratégique dans plusieurs camps d’un même conflit (à l’exception absolue de nos frères et sœurs de classe insurgés, bien entendu), désignent leurs propres créatures comme des « ennemis » (ainsi le « djihadisme armé », l’EI...), « entrent en guerre » contre des groupes ou pays qu’ils ont soutenu financièrement et militairement, organisent des attentats sanglants sous « fake flag » (faux drapeau) jusque sur leur propre sol pour les attribuer aux groupes ciblés par la répression et en particulier aux minorités révolutionnaires, envoient depuis toujours à travers le monde y compris dans les pays déclarés « infréquentables » des instructeurs spécialisés en répression, assassinat et torture, ce qui permettra d’y sous-traiter cette dernière. Nul ne gouverne en ce monde s’il ne soutient ce terrorisme capitaliste global et permanent car l’ensemble de l’édifice ne tient que par celui-ci. Le reste, c’est du baratin pour la télévision ou la tribune des Nations-Unies.

La complexité de cette conflictualité permanente entre puissances impériales mondiales, locales... et la versatilité mêmes des alliances et mésalliances officielles ou secrètes ont pour effet, bénéfique au Capital mondial, de provoquer un état de sidération profond et durable, encore aggravé par la dépendance télévisuelle aux pseudo-scoops des « enquêtes antiterroristes », aux annonces de mesures-chocs des gouvernements et aux évaluations opaques de « la menace ». On ne dira jamais assez la soumission de la presse qui se croit « libre » vis-à-vis des « story-tellers » gouvernementaux et militaires, alors que la vision de l’OTAN prédomine dans tous les médias occidentaux, jusqu’aux plus prétentieux et vénérés pour leur soi-disant indépendance d’esprit. C’est que la raison d’Etat coule si abondamment dans les veines de ces pisse-copies, leur cooptation se mesure si bien en docilité et foi dans le Meilleur des Mondes, celui de la démocratie et de la marchandise, qu’il n’est même point besoin de les rappeler à l’ordre pour calibrer leur prose servile.

Le traitement de l’information est caricaturalement calqué sur le jeu des alliances et mésalliances entre Etats, que l’on songe ici à la complaisance occidentale vis-à-vis de tant d’alliés (militaires, commerciaux...), notamment Israël, l’Arabie saoudite 12, la Turquie avec sa sous-traitance abjecte des réfugiés et sa guerre ouverte contre les territoires kurdes (bombardements, massacres, opérations mêlant armée et police, Commandos d’Opérations Spéciales et Unités d’Action Rapide, sortes d’escadrons de la mort pratiquant l’assassinat politique, la torture...). 13 « Vous serez anéantis dans vos maisons, vos immeubles, les tranchées que vous avez creusées. Nos forces de sécurité vont poursuivre leur combat jusqu’à ce que le pays soit complètement nettoyé » a déclaré notre fidèle allié le président turc R. Erdogan en décembre 2015, poursuivant l’œuvre répressive sanglante de Winston Chrchill (villages et villes kurdes rasés et bombardés au gaz asphyxiant « ypérite ») et de Mustafa Kemal Atatürk dans cette région au cours de l’entre-deux-guerres. Le rôle de l’Etat turc, l’un des pions stratégiques de l’OTAN, est également notoire aujourd’hui dans la commercialisation inavouable du pétrole soutiré par l’EI, importante source du financement de ce dernier (40% de ses revenus, estime-t-on). Quant à l’utilisation de l’EI contre les prolétaires du Kurdistan, on nous fait passer cela au compte des pertes (humaines) et profits (capitalistes). Evoquons enfin les accords européens avec la Turquie au sujet du refoulement des réfugiés (le « push-back », en novlangue technocratique) dont les victimes se dealent entre pays comme de l’excédent agro-industriel ou des quotas de rejet de CO2.. En fin de compte, les faits les plus mis en exergue et suscitant les plus vives polémiques se succèdent et s’escamotent les uns après les autres sans répit en une rotation étourdissante. Toute cette mécanique bien rodée d’indignation sélective et pilotée, d’hypocrisie et de brouillage des pistes engendre résignation, soumission, et excite l’attrait pour diverses théories à la fois divertissantes, anxiogènes et paralysantes, aussi abondantes que redondantes sur le net.



Analyses économiques versus critique de l’économie politique

On l’a dit, à côté de ce champ politique, les analyses de type « économique » foisonnent également. Dénoncer que derrière les mobiles civilisés et civilisateurs annoncés, il y a « de gros intérêts financiers »  en jeu, que ces guerres seraient aussi et surtout « économiques », « pour le pétrole » (bien que deux guerres du Golfe aient en fin de compte fait passer une part importante du pétrole irakien aux mains de la Chine), qu’elles profitent avant tout à l’industrie de l’armement, tout cela touche évidemment à des aspects bien réels de la dynamique du Capital. Rappelons que les cinq premiers pays exportateurs d’armes au monde (Russie, Etats-Unis, Chine, France, Royaume-uni) sont aussi les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (sic) des Nations-Unies. Chaque participation à une opération guerrière est aussi une vitrine pour promotionner en mondovision les derniers fleurons de l’industrie de l’armement.

La limite de ces analyses de type « économique » est toutefois celle d’une pensée politique qui voit seulement dans « l’économie » un secteur de cette société et qui n’a jamais pris la mesure de la dictature du Capital (dictature de la valeur, dictature du profit, dictature de classe, également) comme un rapport social global, comme un mode de production, non pas au sens immédiat de production de choses mais de production et reproduction de ce rapport social marchand, de la globalité de cette société marchande. Comme nous le rappelions plus haut, cette dictature du Capital inclut la nécessité permanente de la paix pour la guerre et de la guerre pour la paix. Le secteur de l’armement a d’ailleurs joué un rôle fondamental dans la dynamique de développement du mode de production capitaliste ; on peut le voir d’un point de vue technique, économique et militaire (recherche de la suprématie e t impact sur le développement des forces productives en général) mais aussi d’un point de vue historique et social (imposition du salariat, de l’argent comme rapport social et seule communauté, soumission à l’économie comme guerre permanente...). Ce secteur qui a toujours maintenu un taux de profit et un chiffre d’affaires remarquables est encore aujourd’hui au cœur de la recherche et de l’innovation technologique dont bénéficient ensuite, non pas l’humanité, tant s’en faut, mais d’autres secteurs capitalistes phares (informatique, aviation, automobile, agro-alimentaire, médecine, surveillance et coercition...).

Pour illustrer le rapport intime entre paix et guerre en terme commercial (mais aussi scientifique et industriel), entre profit de paix et profit de guerre, les exemples sont légions. Aux Etats-Unis, la Silicon Valley est emblématique des finalités militaires de bien des programmes de recherche high-tech, qui trouveront ensuite des applications civiles. « La prolifération des drones, les opérations anti-insurrectionnelles, les systèmes sophistiqués de renseignement-surveillance-reconnaissance (ISR) ainsi que les nouvelles technologies et capteurs ont changé la manière d’utiliser l’espionnage dans les campagnes anti-insurrectionnelles d’Irak et d’Afghanistan ou les opérations antiterroristes au Pakistan, en Somalie, au Yémen et dans les autres pays. Les guerres irrégulières contre les groupes insurgés et terroristes présentent deux problèmes : trouver les ennemis et les tuer. Parce que ces groupes savent se mêler à la population dont ils font souvent partie », selon un cadre américain14. Nous y reviendrons dans notre prochaine revue, dans un article consacré à la contre-insurrection: l’Etat s’illusione aussi en pensant pouvoir résoudre la question sociale et révolutionnaire avec des microprocesseurs.

Encore aux Etats-Unis, le « Programme 1033 », doté d’un budget annuel de plus de 5 milliards de dollars, organise le transfert de matériel militaire déclassé vers les forces de police des Etats, ce dont on a eu l’occasion de se rendre compte lors de la répression des émeutes de Fergusson (Missouri) en août 2014 après l’assassinat d’un adolescent noir par les flics : les images du déploiement policier auraient pu être tournées en Irak. En France, l’activité industrielle implantée à Toulouse est également exemplative de cette dualité civile et militaire, baignée dans l’allégresse générale des affaires florissantes et de la création d’emploi : depuis longtemps, là où l’on produit de l’engrais, des médocs et des pesticides, on produit également des explosifs, des missiles, des drones et des « savoir-faire » en matière de sécurité et de maintien de l’ordre.15 Quant à la Belgique, elle se classe deuxième pays au monde exportateur d’armes au Moyen-Orient grâce à ce fleuron industriel qu’est la « Fabrique Nationale » de Herstal, voilà du réalisme économique assez éloquent en contrepoint aux discours humanistes et pacifiques.

Enfin, au sujet de la crise aiguë de valorisation du Capital que nous évoquions plus haut, les économistes critiques (de gauche comme de droite) brouillent les cartes et se disputent les pseudo-recettes pour la résoudre. Pour la critique de l’économie politique (qui n’est pas une branche de l’économie mais la critique révolutionnaire du rapport social capitaliste), il ne s’agit pas de résoudre les contradictions insolubles du Capital mais de l’abolir.



In Gold we trust

La marche du monde post-11 septembre 2001 n’est au fond que l’état du rapport de force entre les classes. Il y a bien eu des luttes impressionnantes (Algérie, Argentine, Bolivie, Pérou, Chili, Brésil, Haïti, Irak, Mexique, Guinée-Conakry, Grèce, Madagacar, Guadeloupe, Thaïlande, Afrique du Sud... en dépit du caractère toujours très réducteur de ce genre d’énumération) et des tensions lourdes qui ont explosé à plusieurs reprises, dans les banlieues de diverses métropoles du globe (comme en France en 2005)16, lors des « émeutes de la faim » en 2007-2008, lors du « printemps arabe » en 2011-2012...17 mais le rapport de force global demeure en défaveur de la lutte de notre classe, de son affirmation comme telle, de son approfondissement et de son extension dans l’espace et le temps, de la permanence d’un associationnisme de classe. Dans les principaux pays qui mènent la « guerre contre le terrorisme » dans et hors de leurs propres frontières, il faut carrément parler de règne terroriste de la paix sociale, ce qui leur permet d’ailleurs de mener cette guerre – on aimerait bien voir aujourd’hui une contestation semblable à celle que souleva la guerre au Viet-Nam, dernier cas notable du genre. Ce rapport de force défavorable se traduit également par le poids de la religion, déclinée en autant de drapeaux, de God bless America à Allah Akbar, dans les guerres (symétriques et assymétriques) mais également comme cause (perdue pour nous) qui canalise les ruptures avec l’ordre établi, qui dévie les velléités de contestation sociale qu’engendre la misère et le joug des racismes ordinaires à travers le monde.

Cette dimension religieuse n’est pas à négliger, pour peu que l’on ne perde pas de vue que la critique des Cieux doit redescendre les pieds sur Terre, dans la critique des rapports sociaux qui produisent ces « Cieux », qui les peuplent de dieux pour mieux nous diviser et nous asservir ici-bas. « Lancer des pierres au ciel en criant Dieu est mort » comme dit la chanson est plutôt un aveu de ratage et d’impuissance que d’émancipation. Etat et religion sont consubstantiels à l’histoire des sociétés de classe, à l’exploitation, à la dissolution inexorable de toute communauté dans la communauté de l’argent. Il est également utile de rappeler que la religion fondamentale de cette société, depuis des siècles, c’est le dieu-argent, le monothéisme de l’or (même si les tabernacles sont vides, mais il ne faut pas le dire). « S’émanciper politiquement de la religion, ce n’est pas s’émanciper d’une façon absolue et totale de la religion, parce que l’émancipation politique n’est pas le mode absolu et total de l’émancipation humaine. (...) L’émancipation humaine n’est réalisée que lorsque l’homme a reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne sépare donc plus de lui la force sociale sous la forme de la force politique » (Marx, La Question juive).

L’universalisme bourgeois qui commence à s’affirmer en Europe à la Renaissance est en effet l’idéologie qui accompagne l’universalisation du taux de profit comme véritable religion du capital, par le fer et par le feu, même si la religion chrétienne reste pendant cette période le ciment et l’étendard de l’asservissement marchand du monde. A la fin du XVIIIème siècle, l’universalisme des « Lumières » affirme sa propre légitimité et sa supériorité idéologique. L’opium religieux ne devait pas pour autant disparaître, il s’est même plus que jamais vivifié et diversifié dans ses formes modernes, au service du Capital.

Il n’y là qu’un apparent paradoxe. De notre point de vue de classe, depuis leur lointaine origine, l’Etat est l’organisation en force de la classe dominante et la religion est la fausse communauté dans laquelle les individus se trouvent reliés en tant que séparés, projettent dans les cieux les rapports sociaux réels idéalisés, acceptent l’ordre social et reportent la résolution de leur misère dans l’au-delà. Nous ne pourrons approfondir ici cette vaste question, et cela nécessiterait déjà de relativiser le principe même d’une définition censée rendre compte d’une dynamique sociale, comme c’est le cas pour tous les concepts centraux (révolution, classes, etc.). Concernant l’Etat, il faudrait ajouter des précautions contre tout simplisme dans l’appréhension des rapports sociaux, sachant qu’il y a toujours eu cooptation de dominés et recherche de leur adhésion à travers maints pactes diversement conscients ou intégrés, à travers la cristallisation durable d’un rapport de force obtenu dans la violence dont l’Etat s’est arrogé le monopole.

Concernant la religion, on pourrait aussi développer comment la lutte des exploités a pu s’exprimer en Occident à travers « la religion » (dans certaines révoltes sociales et certaines « hérésies ») partout où ce cadre de référence, ce rapport au monde était ancré depuis des siècles. Ce n’est pas dans ce cas la religion qui deviendrait révolutionnaire, ni la révolution qui serait religieuse, mais les révoltés qui s’emparent de l’au-delà et le ramènent sur terre (mise à bas des puissants et de leur richesse, paradis terrestre et fornication généralisée...). Dans les colonies et le « Nouveau Monde » par contre, a fortiori pour les sociétés préalablement sans classe, sans Etat et sans religion (même si les colons et les anthropologues n’ont eu de cesse de leur prêter des « religions primitives »), celle-ci a été clairement identifiée aux massacres et à l’imposition de l’exploitation.

En tout cas, en partant du plus général, on voit que l’Etat et la religion ne sont pas des entités séparées ayant des intérêts distincts, qui se seraient rencontrées dans l’histoire et auraient entretenu des relations fluctuantes, il s’agit bien plutôt de deux aspects d’un même processus de dissolution de la communauté primitive, processus continu qui se concrétise dans le renforcement de ces institutions. Il en va de même pour la démocratie et la marchandise, qui accomplissent d’une certaine manière toutes les communautés fictives antérieures, en réalisant l’individu libre, le citoyen. Si « les religions » comme idéologies, entreprises, associations, communautés... foisonnent toujours dans cette société en dépit d’un relatif processus de « laïcisation » de l’Etat (c’est-à-dire d’émancipation politique -et non humaine- vis-à-vis de la religion), c’est parce que cette société demeure fondée sur l’aliénation, la séparation, l’atomisation, la fausse communauté et que l’être humain n’y reconnaît pas comme telles ses propres forces (Marx).

On peut constater aujourd’hui qu’au terme de la longue période d’encadrement sous idéologie « socialiste » (et « communiste ») et de « libération nationale » (qui n’en était pas moins religieuse, avec ses papes, son clergé, ses troupes bénies, ses sacrifices terrestres et sa foi dans l’avenir national radieux, ses excommunications, son Inquisition, ses geôles et ses bûchers), la reconfiguration et l’exacerbation de nombre de conflits se produisent à présent bien davantage sous drapeaux et projets confessionnels, parallèlement à l’encadrement accru de notre classe sur ce terrain, dans le contexte anxiogène d’approfondissement de la crise du Capital. Ce regain religieux ne constitue pas un dérapage historique ou un anachronisme, il fait bien objectivement partie de la contre-insurrection mondiale. Ainsi en a-t-il été du sort réservé aux mouvements de révoltes étiquetés « printemps arabe », après avoir été brisés dans les geôles, dissous dans les spectacles de changements politiques (avec ou sans urnes), leurs scories ont été recyclées sous drapeaux religieux dans de nouvelles configurations de guerres. Ainsi également du sort des insurgés en Syrie18, au Bahreïn 19 et au Yémen.20

Les grandes coalitions d’Etats « en guerre contre le terrorisme » soutiennent évidemment ces reconfigurations à finalité d’écrasement des luttes de notre classe et se sont à diverses reprises appuyées sur des groupes armés islamistes pour asseoir leurs politiques internationales et leurs visées commerciales, tout en alimentant les grandes oppositions idéologiques spectaculaires. Ainsi que nous l’avons souligné plus haut, cela se fait au prix de mille contradictions interbourgeoises, en gérant bien des situations imprévues, à travers lesquelles néanmoins la lutte contre la subversion primera toujours.

Le 9 novembre dernier s’est tenu à Dakar le deuxième Forum international sur la sécurité en Afrique et le tableau qui en ressort est brutal quant au nombre de guerres impliquant sur le continent africain des forces nationales de nombreux pays, mais aussi bilatérales, européennes (la France, l’Angleterre, la Belgique...), onusiennes (comme la Minusma au Mali), et autres (le Japon, impliqué dans la formation de forces de sécurité en Afrique du Nord)... et toute une constellation de « groupes terroristes islamistes » selon la nomenclature officielle : Al Qaïda, Shebabs, Boko Haram, jusqu’aux groupes ayant annoncé ces dernières années leur allégeance à l’EI.

« Les Etats-Unis ont annoncé à Dakar qu’ils allaient accroître de 300 millions de dollars (sur un total de 2,5 milliards) leur nouveau « fonds pour les partenariats en matière de contre-terrorisme » pour l’Afrique. Une décision « très significative », selon Elissa Slotkin, assistante à la sécurité internationale du Pentagone. Si, selon elle, le leadership d’Al-Qaida a reçu des coups décisifs depuis 2001, il faut désormais affronter un ennemi plus compliqué, « des groupes plus diffus, moins hiérarchiques, plus autonomes et difficiles à suivre » car insérés dans les populations locales »21, ce qui en dit long sur ce qui s’exprime de lutte de classe dans ces guerres dites civiles et autres « conflits asymétriques », sous couvert « d’extrémisme religieux ». Et les experts de service à la Conférence de Dakar de lancer que la source du djihadisme est avant tout sociale et que l’approche strictement militaire a déjà montré ailleurs son inefficacité à l’endiguer...

La crise du Capital est évidemment aussi passée par ces régions depuis plusieurs décennies (et plus récemment avec la chute du cours du brut qui atteint de plein fouet les gros producteurs 22), avec son lot de promesses de valorisation intenables (ce qui est la norme capitaliste mondiale) et non tenues, et avec pour effets de crise bien tangibles l’exacerbation des contradictions sociales, en plus des nombreux désastres guerriers qui s’y jouent. On peut supposer qu’avec une recrudescence des luttes réapparaîtront aussi des courants idéologiques (laïcs ou religieux) plus « radicaux » en termes de prétention à une « transformation sociale révolutionnaire ».

Ce fut le cas en Iran au début de l’année 1979. Une fois que l’ampleur de la contestation sociale eut contraint à la fuite le dernier monarque Pahlavi, pétro-tortionnaire en chef soutenu par l’Angleterre et les Etats-Unis, l’agitateur musulman Khomeini revint de son exil en France armé de son discours socio-politique assez « radical » et releva le défi de reprendre en peu de temps le contrôle de la situation, instaurant des « tribunaux révolutionnaires », supplantant les autres fractions bourgeoises en lice en se faisant proclamer « Guide suprême » à la tête de ses « Gardiens de la révolution » et réussissant à capter, clore et finalement réprimer le mouvement insurrectionnel. Avec la « crise des otages » américains séquestrés plus d’un an dans leur propre ambassade, le nouveau régime iranien se positionna comme anti-impérialiste et anti-occidental intransigeant, tandis que les Etats-Unis apportèrent leur soutien massif à l’Irak dans la longue et meurtrière guerre entre les deux pays.

Comme en miroir à ces pseudo-oppositions à « l’Occident », identifié à « tous les maux » du capitalisme, des idéologues en Europe et aux Etats-Unis ont commencé à nourrir et amplifier cette polarisation en développant la thèse du « choc des civilisations », ou plus explicitement de la « civilisation contre la barbarie », recyclant les vieilles idéologies de suprématie qui avaient prévalu lors des conquêtes et massacres coloniaux successifs.



Islam politique et pseudo-critique du Capital

Il y a une structuration commune à tous les courants historiques de pseudo-critique et de pseudo-alternative au capitalisme, a fortiori dans leurs versions « radicales », c’est de se présenter comme opposés à la totalité de l’ordre social en vigueur, comme des ruptures radicales dans le cours de l’histoire, alors qu’ils sont en réalité totalement immanents à ce mode de production, à la reproduction du rapport social capitaliste ; citons aussi bien le marxisme-léninisme que le fascisme et l’islam politique actuel du « rétablissement du Califat ». Le fait de voir le premier comme modernisateur et non religieux et les deux derniers comme rétrogrades et anti-sociaux est déjà une erreur grave, du point de vue historique et politique.

Au niveau du contenu idéologique, on retrouve systématiquement dans tous ces courants une conception fragmentée, tronquée, idéologique du capitalisme qui se manifeste par l’apologie de ses pôles soi-disant « positifs » (la production matérielle, la socialisation dans le travail, un ordre social...) et le rejet fantasmé de son « pôle négatif », de ses « excès » (l’exploitation « effrénée », le profit « à outrance », la finance « parasitaire », la corruption, la déstabilisation sociale et les chaos guerriers...). Le levier d’un « rééquilibrage du système » en faveur de son soi-disant « pôle positif » est évidemment moral au niveau individuel, et s’en remet au niveau collectif à la vieille mythologie d’un Etat qui serait « au-dessus du système », sur le modèle de la « révolution nationale », déclinée sous diverses formes.

En nous focalisant sur les méfaits répressifs et coercitifs des régimes se réclamant à toutes les époques de ces projets sociaux et politiques soi-disant en rupture voire « révolutionnaires », nous risquons de perdre de vue les ressorts de leur capacité de mobilisation, ce qui doit justement nous intéresser hautement, de notre point de vue de classe, comme dynamique opposée à l’émergence du mouvement révolutionnaire. Tout ne peut s’expliquer par le degré de répression.

Les commentateurs attitrés nous agitent actuellement sous le nez, horrifiés, la « communauté des croyants » de l’Islam, dont nous sommes exclus (à moins de nous convertir bien sûr, rien de plus simple, dans l’Islam), comme si nos communautés fictives valait mieux, comme si nos fameuses « racines judéo-chrétiennes » (réécriture sélective de l’histoire de nos sociétés de classe, à savoir en « blanc », sans tache arabo-islamo-barbare) ne désignait pas une « communauté de croyants » ayant toujours traité avec des raffinements d’acharnement les infidèles, les hérétiques et les subversifs, comme si pour faire partie de la « communauté des citoyens », il ne fallait pas d’abord s’être converti à l’idéologie dominante et avoir avalé les plus indigestes et toxiques couleuvres marchandes, comme si l’apologie du marché, de la démocratie et de la science n’était pas le sommet de l’obscurantisme que l’humanité ait connu, comme si toutes les communautés fictives n’étaient pas de simples déclinaisons de la seule communauté de cette société, la communauté de l’argent.23

Toute la pensée occidentale, dominante, s’ingénie à charger l’islam politique (ou « radical »), l’EI et son « rétablissement du Califat », de toutes les tares dont elle se dédouane, à particulariser et différencier « l’ennemi » pour occulter tout ce qu’il possède fondamentalement en commun avec les forces d’encadrement sociales « occidentales », religieuses ou laïques, universalistes bourgeoises (droits de l’homme et Cie), au nom desquelles se recrutent les troupes dans le monde pour la soi-disant « guerre contre le terrorisme ». De même, le rôle de la religion dans la pratique de l’EI comme facteur de cohésion, militairement mais aussi socialement (ce qui est amplement négligé dans les analyses dominantes), est dénigré comme étant une « instrumentalisation de l’islam », au nom de la bonne vieille séparation biblique entre « le bon grain » (la « bonne » religion « de paix », celle en fait qui est adaptée aux citoyens déjà soumis et résignés) et « l’ivraie » (l’opportunisme, l’endoctrinement, les « dérives fanatiques et violentes »... l’« islamisme »).

Il y a matière (y compris bibliographique existante), mais nous ne pourrons le faire dans le cadre de la présente contribution, à retracer l’histoire de l’islam, et plus précisément dans la période de son rapport au développement capitaliste, en remontant aux origines de cet « islam politique », en partant des rapports sociaux et non de la religion et de l’idéologie. On pourrait aussi retracer les formes du projet d’un Etat islamique, ainsi que les origines et le développement du « djihadisme ». Nous nous contenterons ici de poser quelques balises.



Quelques repères historiques

La fondation de la confrérie des Frères musulmans en Egypte en 1928, en pleine période de crise économique aiguë, constitue incontestablement un repère dans l’histoire de l’islam politique. Les Frères musulmans portaient déjà une conception de l’islam comme projet total: dogme et culte, patrie et nationalité, religion et Etat, spiritualité et action, Coran et sabre. Il s’agissait pour cette organisation à vocation internationale d’islamiser la société par le bas tout en visant la conquête du pouvoir et la fondation d’Etats islamiques, étape vers l’abolition des frontières et l’avènement du Califat, universel, ce qui fait écho aujourd’hui.

La limite du projet d’un Etat islamique, comme de tout Etat se revendiquant d’une religion, réside dans le fait de se définir moralement, par la vertu exigée de ses dirigeants, fonctionnaires et sujets 24. A l’instar de l’« homme nouveau » issu de la « révolution » tel que revendiqué par l’Etat bolchevique (champion des supercheries théoriques « révolutionnaires ») ou par l’Etat fasciste (qui prétendait lui aussi inaugurer une nouvelle société sans classes), un Etat « religieux » ne peut que s’incarner dans un Etat capitaliste, sans aucune remise en cause de ses rapports sociaux (propriété privée, argent, marchandise, classes sociales, travail salarié...). C’est évidemment un paradoxe pour l’EI qui prétend se développer en-dehors et contre le modèle de société occidental. Les Frères musulmans y mettront une dose de keynésianisme, d’Etat-Providence, de social-démocratie, ce que l’on peut retrouver actuellement dans l’Etat Islamique en Irak et en Syrie.

L’islam politique se présente à l’époque comme la solution à la domination coloniale sous laquelle il voit le jour, dans un contexte de crise économique mondiale. Il développe logiquement un discours anti-impérialiste, anti-hégémonique, en tant que dérivatif des frustrations sociales. Toutefois, face à l’impuissance de l’islam politique à réellement contrer la domination coloniale, une partie de ce courant se radicalise quant aux méthodes préconisées. Au cours des années 1930, la notion de djihad s’infléchit dans un sens plus strictement militaire, associé à l’héroïsme des combattants prêts à mourir pour la cause. A la fin des années 1940 est développée l’idée de « djihad total », dont la mission est de restaurer la loi islamique dans toutes les enclaves possibles pour lutter contre la décadence de l’islam et l’influence néfaste du « matérialisme occidental » sur les croyants.

Au terme de la décolonisation de l’après-guerre, dans les années 1950 et 60, le développement accéléré des forces productives capitalistes dans les Etats nouvellement « affranchis » se fera principalement sous la férule d’idéologies laïques, modernisatrices, nationalistes, panarabistes et socialistes : en Turquie avec Mustafa Kemal Atatürk dès 1922, Nasser en Egypte en 1952, le parti Baas en Syrie en 1963, en Irak en 1968 (lors du second coup d’Etat du parti Baas, cette fois avec Saddam Hussein), tandis qu’en Jordanie, en Arabie saoudite et en Iran, les monarchies joueront le même rôle de présider d’une main de fer au développement capitaliste. Au cours de cette période, l’islam politique se trouve impitoyablement réprimé par les Etats post-coloniaux. A son discours d’opposition au colonialisme succède donc une critique de la décolonisation et de ses ambitions « trahies ».

On l’a évoqué plus haut, l’année 1979 est marquée par la proclamation d’un Etat islamique (chiite), la République d’Iran, mais également par l’invasion russe en Afghanistan, qui va marquer un tournant dans les contradictions impérialistes. La résistance à l’occupation militaire russe va être canalisée et unifiée dans le djihadisme des moudjahidine afghans, issu idéologiquement de l’islam politique tel qu’il a évolué au cours du XXème siècle, c’est-à-dire durci au feu de la répression post-coloniale et imprégné de wahhabisme (variante du salafisme, vieux courant musulman prônant le retour à la « vraie religion »), sous le triple patronage bourgeois de l’Arabie saoudite 25, du Pakistan comme base arrière pour la guérilla anti-russe, et des Etats-Unis, dont les stratèges ont directement compris qu’en finançant les djihadistes afghans, en les poussant sur le terrain de la « libération nationale », leurs montagnes deviendraient le Viet-Nam du régime soviétique jusqu’à précipiter sa chute, ce qui fut effectivement le cas dans la même décennie. On peut ressortir nos vieilles cassettes vidéo pour revoir les potes du héros américain « Rambo » à l’époque, ces moudjahidine barbus et enturbannés, qui seront à l’origine... des Talibans et d’Al-Qaïda.

Dans la foulée de la crise structurelle du Capital qui se déclenche dans les années 1970, c’est au tour de la modernisation capitaliste post-coloniale accélérée de se prendre les pieds dans le tapis d’Orient, ce qui devient particulièrement manifeste dans les années 1980. Suivra l’effondrement de la rente pétrolière au milieu de cette décade, la spirale de la crise de la dette, les plans d’ajustements structurels du FMI et de la Banque mondiale, précipitant la chute drastique du revenu moyen par habitant au Moyen-Orient, y compris en Arabie saoudite. En 2007-2008, la hausse des prix alimentaires (et la difficulté pour les Etats de soutenir les prix à la baisse dans le contexte de crise) suscitera la vague de lutte (mal) connue en tant qu’« émeutes de la faim », tandis qu’en 2010-2011, ce sont les dévaluations brutales et une nouvelle flambée des prix qui provoqueront les révoltes du « printemps arabe ».

Les revendications de l’islam politique de ces décennies 1970-2010 se structureront autour de la crise, par un activisme social à l’instar de toutes les officines social-démocrates, religieuses ou non. En réponse aux frustrations sociales, à l’instabilité générale et à la terreur d’Etat, l’islam politique se développe sous des formes plus populaires, sous le drapeau du « néo-fondamentalisme » qui revendique un retour mythique à l’orthodoxie et aux « sources » de la religion. C’est à cette période également que plusieurs régimes laïcs post-coloniaux sentent le moment arrivé de brandir soudainement le Coran (Saddam Hussein en Irak, Muamar El Kadhafi en Lybie, Yasser Arafat en Palestine... comme par ailleurs le régime de Poutine l’a fait en Russie avec l’Eglise orthodoxe). On pourrait aussi évoquer le FIS algérien, évincé de sa victoire aux élections en 1992 et les années noires de massacres sous vrais et faux drapeaux qui s’en suivirent en Algérie (150.000 morts et des milliers de disparus entre 1992 et 1997), à coups de groupes armés, de milices paramilitaires et d’escadrons de la mort. Quant aux nouveaux succès de l’islam politique dans les urnes dès 2012, ils n’ont pas constitué la prolongation des révoltes du « printemps arabe » mais au contraire, on l’a évoqué, le symptôme de leur enterrement, jusqu’à nouveau désordre. En Egypte, après la chute du clan Moubarak en 2011, les militaires n’ont jamais lâché la main sur le maintien de l’ordre et les affaires mais ont coopté (en juin 2012) un président issu des Frères musulmans, Mohamed Morsi. Un an après, face au protestations sociales massives dans tout le pays, l’armée le congédiera tout en abattant à nouveau une féroce répression sur notre classe et en déclarant la Confrérie hors-la-loi, ce qui revient toujours à la garder au frais comme carte de rechange ultérieure.

Enfin, dans les pays occidentaux, l’islam politique (ou « islamisme »), en rupture avec l’islam institutionnalisé et « intégré », se nourrit évidemment de l’effondrement social, de la ghettoïsation et des polarisations sécuritaires et répressives entretenues par l’Etat contre les figures combinées de l’étranger, du jeune et du terroriste, selon le paradigme bien connu de « l’ennemi intérieur ». Ou dit autrement, l’islam politique se nourrit sur le terrain de la guerre sociale, en vampirisant le rejet (même latent) de cette société. Ainsi que nous y reviendrons plus loin (au sujet de la « radicalisation »), la religion, en particulier ses versions « radicales » qui s’adressent aux prolétaires en rage contre la merde qu’on nous déverse et nous impose, n’a pas la capacité qu’on lui prête de créer du « fanatisme » mais bien de retourner les ruptures et révoltes en obnubilation idéologique, en cette impuissance illuminée qu’on appelle « fanatisme ».



Société terroriste et attentats

Repassons à présent par la case des attentats « islamiques » dans les métropoles européennes. La sociologie, la psychologie et autres sciences de la dissection de notre déshumanité mobilisent des bataillons entiers (et c’est le cas de le dire) de spécialistes, d’analystes, de commentateurs, de journalistes... qui occupent littéralement le terrain pour nous expliquer l’indicible : comment des « terroristes » peuvent-ils s’en prendre au cœur pacifié de métropoles européennes (il y eut Londres, Madrid, Paris et maintenant Bruxelles, capitale de la Belgique et de l’Europe), comment peuvent-ils venir tuer de sang-froid des innocents en pleine rue, en plein concert, dans les transports en commun ? Ceci dit, l’indignation est comme toujours sélective : Beyrouth n’a pas fait la une, la veille de Paris en novembre 2015, et que pèsent les 75 morts au Pakistan (dont 30 enfants) une semaine après les 35 morts de Bruxelles en ce mois de mars 2016 ?

Toute la focalisation sur les individus qui en bout de chaîne appuient sur la gâchette ou se font exploser nous distrait de l’essentiel, évidemment, car elle passe sous silence le terrorisme consubstantiel à cette société, au capital, à la marchandise, qui se reproduit comme totalité en produisant industriellement l’individu taillé pour et par le marché, cet « entrepreneur de lui-même » à la fois cynique, détaché, banalement cruel, agressif, impuissant et animé de fantasmes compensatoires de toute-puissance dont l’Etat voudrait contrôler l’assouvissement, dans l’abrutissement aux jeux vidéos ou dans les rangs des armées. Mais des « amoks » aux « attentats », ça dérape...

Cette même focalisation sur les individus oublie également ou s’attarde peu sur le fait qu’une bonne partie de ce qu’ils appellent « terrorisme » touche principalement les prolétaires dans les pays déjà ravagés par la guerre 26, et que les Etats soi-disant « en guerre contre le terrorisme » ont eux-mêmes recours aux massacres « sous faux drapeaux » contre les populations pour les terroriser, les manipuler et discréditer les organisations de lutte. Enfin, les mêmes questions sur les horreurs dont est capable tout individu « embrigadé » ne sont jamais appliquées à « nos » soldats, qui tuent, déchiquettent, torturent, terrorisent, violent et prostituent des enfants, etc.27 et pas davantage aux responsables militaires et policiers de « nos » Etats et de « nos » grands alliés de par le monde avec lesquels nous entretenons bien sûr « un dialogue constructif dans le domaine des droits de l’homme » (ainsi que dans le domaine du renseignement, de la torture et de la contre-insurrection, nous l’évoquions plus haut). Un jeune qui s’engage dans une armée nationale, sous les drapeaux de la paix et de la démocratie, sera perçu comme ayant trouvé un bon boulot, le cas échéant avec un brin de ferveur citoyenne ou d’idéalisme humanitaire. Et quand il pètera les plombs sur ses concitoyens à son retour des champs de bataille, on parlera de « syndrôme », de « traumatisme », de laxisme quant au port d’arme... bien plus que des guerres elles-mêmes.

A Madrid au moins, après les attentats dans des trains de banlieues en 2004, les prolétaires ont répliqué dans la rue par un cinglant « VOTRE GUERRE – NOS MORTS » (repris dans l’un ou l’autre texte en France suite au 13 novembre 2015), tandis qu’à Londres en 2005 comme à Paris et Bruxelles dix ans après, l’ambiance, aussi écœurante que le sang versé, était à défendre « le cours de la vie normale », et « notre mode de vie », « contre la peur », « contre le fanatisme ».28 Au prix du sang s’ajoute celui de la sueur. En France comme en Belgique en ce début 2016, l’Etat nous présente une facture de la « sécurité » suite aux attentats, une facture de « la crise migratoire » (facture répressive et de marchandage sécuritaire aux frontières de l’Europe), principalement liée aux guerres au Moyen-Orient, et une facture militaire pour « résoudre la crise »... en continuant à contribuer à ces mêmes guerres. « Il va falloir que les citoyens s’habituent à faire des sacrifices, à consentir sur les libertés individuelles, de réunion, etc., et puis des sacrifices à faire sur les politiques sociales » (le général français Vincent Desportes, novembre 2015).



Les aventures de la « radicalisation »

Tous les commentateurs patentés s’accordent en somme sur la version des flics et du gouvernement, se contentant d’épaissir l’écran de fumée, chacun son job. Or donc, ce sont des enfants de nos belles sociétés qui un jour ont mal tourné, se sont « radicalisés ». La belle affaire, la « radicalisation », et le « radicalisme », comme une mauvaise branche à couper, une infection qui tournerait mal, une tumeur sociale à extirper et... à bombarder. On a même parlé à l’occasion d’ « auto-radicalisation », comme on parle de l’« auto-combustion » d’un matériau. L’Etat met sur pied des programmes et cellules de « déradicalisation », comme il mène des campagnes de dératisation ou de décontamination, et l’on nous annonce l’enfermement des « foreign fighters » revenus de Syrie comme l’on mettrait en quarantaine des pestiférés. Mais de quelle genre de peste sont-ils porteurs ? Une certaine expérience du maniement des armes ou des explosifs, le rejet de la société dans laquelle ils ont grandi, une haine des citoyens qui la font tourner et des flics qui la défendent ?

Ce que l’on nous présente comme la montée de la pire menace pour nos sociétés, que nous pourrions traduire par un forme particulière de contestation par les armes du monopole de la violence d’Etat, de surcroît selon un modus operandi (l’attaque soudaine de la foule, l’attentat kamikaze) impossible à contrer au moment de l’attaque, est en réalité, avant tout, le produit de la défaite de la contestation de l’Etat. Alors, qu’il s’agisse d’un pur produit des contradictions de cette société, d’un pur produit d’une conflictualité fondamentalement sociale (ouverte ou larvée, étouffée, putréfiée dans la conciliation, la citoyennisation...), certes oui, mais pour ainsi dire « reprogrammé », passé à la moulinette de cette société marchande.

Selon la pensée dominante, ces reconfigurations sont subordonnées à de grandes oppositions idéologiques « fondamentales », voire à l’affrontement historique entre la civilisation et ses ennemis. Or, de notre point de vue de classe, ces reconfigurations permanentes constituent la mécanique même de cette société, que l’Etat n’a de cesse de nourrir et dont il tire son existence et sa force. Ces reconfigurations ne sont pas en elles-mêmes des effets des idéologies qui existeraient en soi dans cette société, la sous-tendant ou la surplombant, ces reconfigurations constituent au contraire le détournement de la conflitualité sociale vers la conflictualité entre fractions « bourgeoises », « impérialistes » (sur des bases idéologiques nationalistes ou pseudo-nationalistes mais aussi religieuses, communautaires, identitaires...), c’est-à-dire pour des projets totalement immanents à cette société, en concurrence à l’intérieur même de cette société, dans lesquels nous avons tout à perdre.

A l’opposé, le développement et l’approfondissement de la conflictualité sociale entraîne notre classe, au cours d’un processus tumultueux et épisodique qui culminerait évidemment dans la révolution sociale, à mettre en question cette société dans son ensemble, ses fondements (la dictature de la valeur, du Capital, du profit). Contrairement à ce qu’a toujours défendu la social-démocratie radicale, la révolution n’est pas l’accomplissement d’un Progrès qui serait à l’œuvre (mais contrarié) au sein de la société présente, elle est l’antagonisme irréductible à cette société, sa négation, elle est en ce sens déjà mue par la société sans classe, par la communauté humaine qui se déploiera sur les cendres du vieux monde.

Là réside le paradoxe, pour l’Etat : ce qui débarque à nos portes sous l’étiquette commode du « radicalisme » violent est déjà intégralement aliéné par cette société, par l’Etat, il s’est conformé aux formes aliénées du religieux, il se revendique d’un universalisme confessionnel plutôt que révolutionnaire, d’une communauté de croyants plutôt que d’une réelle communauté de lutte, les séparations qui le définissent sont une victoire du Capital et l’Etat s’en sert encore et toujours pour creuser les divisions au sein de notre classe... et en même temps, l’Etat ne peut nier que dans ce processus, il perd prise sur certains de ses « sujets ».

Les Etats occidentaux (et leurs penseurs attitrés) mesurent en réalité fort mal l’irréductible fossé qui sépare leur discours de la perception qu’en ont les couches du prolétariat issues des vagues successives d’immigration, a fortiori lorsqu’il s’agit d’anciennes colonies ou zones d’influence. Pire, les Etats croient combler ce fossé en faisant preuve d’une suffisance, d’une arrogance, d’une foi sans limite dans leur suprématie idéologique et leur rôle civilisateur ancestral. Ils parlent sans cesse d’intégration comme s’ils avaient quoi que ce soit à offrir d’attrayant, ils parlent de « vivre ensemble » lorsqu’il s’agit en fait de soumission, de résignation, de partage de la misère et de sa gestion.

Cette arrogance étatique nourrit en miroir depuis des siècles, on l’a évoqué, des polarisations et encadrements idéologiques anti-occidentaux (qui produisent leurs propres récits et représentations idéologiques, notamment anti-impérialistes, communautaristes, identitaires, religieux ou pas...) mais suscite aussi, encore souterrainement, marginalement (comme le sont leurs expressions verbales et musicales, notamment dans le rap, celui qui ne passera jamais en télé), des réactions de classe qui pourraient devenir massives et explosives, ainsi que cela se produit dans les banlieues et devrait pouvoir en déborder. La question n’est pas, comme le caricaturent certains, de trouver là « un nouveau sujet révolutionnaire » ni de faire preuve de complaisance vis-à-vis des organisations social-démocrates qui prétendent représenter ces prolétaires puisque pour nous la révolution est affaire de classe, pas de sociologie. Lors de telles émeutes, comme en France en 2005, on a aussi vu diverses officines de la gauche pseudo-contestataire et de « l’extrême-gauche » prendre parti pour l’Etat et le rétablissement de l’ordre, au nom de la défense de « l’ouvrier » (implicitement blanc, discipliné, etc.), montrant de quel côté de la barricade elles se sont toujours trouvées.

Quant au terme de « radical », il y a belle lurette qu’il est galvaudé en politique et nous n’en ferons pas ici l’historique. Il est quand même à remarquer qu’à l’origine, le sens de la « radicalité » (que nous revendiquons sans en faire un fétichisme) est directement lié à son étymologie et consiste à « prendre les choses à la racine ». Dans le langage politique commun, un « groupe radical » était censé développer une critique plus aiguë, plus profonde de la société, fut-ce spectaculairement, dans le champ social-démocrate. Dans un sens déjà plus dévoyé, le terme pouvait aussi porter alors simplement sur les moyens d’action, la « radicalité » désignant une forme d’action directe liée à des positions politiques, quelles qu’elles soient, d’ailleurs 29.

Dans le contexte actuel, l’usage de la « radicalisation » est éclairant quant à ses ressorts idéologiques, et il n’est pas abusif d’affirmer que ce genre d’uniformisation lexicale est encouragée avant que le mimétisme servile et grégaire ne fasse le reste, au même titre que le fut l’imposition du terme d’ « indigné », certificat citoyen pour désigner les « bons protestataires », qui au jour venu de l’enterrement officiel des luttes (qu’il appartient à notre classe de démentir dans la rue) ont formé les rangs des électeurs des « nouvelles » gauches (Syriza, Podemos, etc.). Le fait qu’il soit communément admis aujourd’hui que lorsque l’on parle de « radicalisation » et de « radicalisme » menaçant « nos » sociétés, il soit en fait question d’une tentation pour la lutte armée (comme activité menée par des groupes spécialisés, militarisés, et par des individus inspirés par ceux-ci) sous l’influence d’un encadrement religieux, est une indéniable victoire de l’Etat.

Il y a là une « évidence » martelée à laquelle il convient de tordre le cou, celle de la « radicalité » présentée comme l’effet d’une religiosité qui « se politise » ou qui se « militarise ». La radicalité reste au contraire pour nous le signe de l’approfondissement d’un processus de révolte et de critique sociale (qui aboutit inévitablement à poser la question de la violence), processus que la religion, tout comme d’autres encadrements politiques, vient justement capter, détourner, neutraliser, étouffer dans le « radicalisme ». Ceci ne doit pas être compris comme s’il y avait un parcours type, allant de la révolte sociale assumée à l’embrigadement religieux, mais plutôt en terme de dynamique et contre-dynamique sociale globale. Le fait de pouvoir détourner très tôt ce qui aurait pu se développer comme révolte sociale, doublé du fait de donner le change, par l’offre d’un destin de substitution, héroïque et apocalyptique, concourt à faire apparaître erronément ces encadrements religieux comme étant eux-mêmes la source de la rupture, la cause du « rejet de la société », de la « radicalisation ».



Soyez « Charlie », et plus vite que ça !

Comme processus qui capte les jeunes (25-35, à la grosse louche), loin des terrains de guerre dans lesquels d’autres sont plongés dès leur naissance, la « radicalisation » désigne ainsi actuellement l’évolution de personnes qui, en général sur un terreau social « d’exclusion » ou « peu favorisé » et incluant généralement des passages en taule, auraient petit à petit rompu avec la communauté nationale, démocratique, citoyenne (y compris avec leur propre famille dont la religiosité s’est adaptée, diluée) pour finalement la rejeter en bloc et ne plus se reconnaître que dans un destin guerrier messianique transnational (autrement plus excitant, il est vrai, que de chômer, dealer ou bosser dans un fast-food), au sein d’un courant religieux qui dénonce la compromission des pseudo-croyants « intégrés » et des imams institutionnels, courant qui se targue aussi de dénoncer l’arrogance raciste, marchande et meurtrière de « l’Occident » et les chaos qu’elle génère. A noter que des recrues socialement moins « défavorisées » ou de « classe moyenne » sans histoire se comptent aussi, on les monte en épingle comme s’ils vivaient hors de cette société ou que la misère n’y était que platement pécuniaire, tandis que les philosophes et sociologues y trouvent matière à renchérir sur leur fonds de commerce, à savoir de partir des idées, de catégories et concepts plutôt que de la réalité matérielle et de la lutte des classes.

A propos de ce processus de « rupture » (certes aliéné et immanent à cette société, nous venons de le souligner avec force), le discours dominant insiste évidemment beaucoup sur l’influence de facteurs qu’il importe de présenter comme exogènes, comme extérieurs à la situation effectivement vécue : religion non indigène dans ses formes dites radicales, « solidarisation avec des conflits extérieurs au pays » sur une « base communautaire ». Il n’y aurait ainsi par exemple aucun lien entre la situation d’un prolétaire en Palestine et celle d’un prolétaire des banlieues métropolitaines européennes, aucun lien entre la possibilité pour l’Etat d’Israël de mener sa guerre d’occupation ainsi que son action terroriste et contre-insurrectionnelle à travers le monde... et le soutien dont il bénéficie de la part de « nos » Etats (fut-il si bienveillamment « critique »), aucun lien entre le maintien coercitif de l’ordre social d’ici et là-bas... arguments pauvrement sociologiques et juridiques en somme, pour nier et désamorcer toute solidarité de classe 30.

Ce décor étant planté, tant la dénonciation paranoïaque de la « menace islamique » au cœur de nos métropoles que les appels officiels à la tolérance et à la pacification sociale se complètent pour former un grand paravent idéologique. Car au fond, quels que soient les revers de « nos » gouvernements dans leur « guerre contre le terrorisme », leur victoire de ces quinze dernières années ne réside-t-elle pas dans l’acceptation de cette campagne terroriste de l’Etat, comme mobile de guerre et de mobilisation permanente, comme vision du monde, le fameux « choc des civilisations », et ses axes catéchétiques du « bien » et du « mal » ?

Cette victoire idéologique n’est toutefois pas applaudie par tous, nous le rappelions plus haut, en particulier par ces sujets sur lesquels l’Etat perd prise dans une certaine mesure, disions-nous, c’est-à-dire dans les quartiers populaires et les banlieues tentaculaires, quadrillées par des flics de plus en plus militarisés, dans les territoires occupés ou bombardés, dans les camps de réfugiés de par le monde, et partout où notre classe lutte. Rappelons seulement la difficulté à imposer le « Je suis Charlie » 31 dans tant d’écoles de la République française en 2015, et la susceptibilité de cet Etat qui continue à avoir la main lourde en matière de condamnations frénétiques (avec prison ferme, souvent) pour « apologie du terrorisme » à la moindre insoumission envers ce mot d’ordre orwellien ainsi qu’au moindre irrespect envers les flics ; des profs appellent les flics à l’école parce les propos tenus par certains jeunes au cours de « débats » en classe pourraient relever de la « gangrène radicaliste » à débusquer et extirper tandis que la dénonciation entre lycéens est encouragée.

Dans une volonté inquisitoriale envieuse des grandes heures paranoïaques du maccarthysme, tous les bons citoyens, appeurés, sont appelés à la vigilance et à la délation, et pas seulement à l’égard des « colis suspects » mais aussi contre tout acte, comportement ou dérapage verbal, autrement dit à se délier de leurs voisins. Lorsque « nos » dirigeants font l’apologie de la tolérance et de la cohabitation harmonieuse de tous sous la bannière de l’Etat et de l’Union nationale, il ne s’agit évidemment que de réunir « le séparé comme séparé », car l’émergence d’une réelle communauté ne pourrait être que communauté de lutte frontale contre leurs drapeaux, contre toute leur clique de parlementeurs et d’exploiteurs !



Etat d’urgence et opportunités répressives

On l’a évoqué plus haut, en France et dans d’autres pays d’Europe en ce moment, suite aux récents attentats, les gouvernements ne se gênent pas pour ratisser large et intervenir (flics et/ou armée) contre toute contestation sociale, contre toute action un tant soit peu directe hors stricte légalité inoffensive, contre toute atteinte à la propriété privée (occupations, réappropriations...), selon des modes d’action « antiterroristes » et par tous les moyens juridico-policiers dont l’Etat s’arroge légalement et extra-légalement l’usage. Dans les quartiers populaires, les banlieues, les chiens sont lâchés. Des patrouilles sont mobilisées pour ratisser maison par maison, relevant les identités, repérant les fréquentations, débusquant au passage les cas de « fraude sociale » et raflant les sans-papiers. Des condamnations délirantes tombent, les grilles des tôles se referment dans leur sinistre claquement métallique, tandis que le « dehors » est de plus en plus carcéral et étouffant.

En France, la « Mobilisation générale contre le terrorisme » du 1er ministre français Emmanuel Valls en janvier 2015 annonçait déjà son cortège de mise au pas idéologique, de normalisation de mesures d’exception, de vote de crédits de guerre et d’armement, de durcissement du maintien de l’ordre et d’impunité accrue pour les flics et l’Etat en général. « L’état d’urgence » décrété au lendemain des attentats du 13 novembre (et prolongé depuis lors de trimestre en trimestre) 32 a été directement utilisé pour tenter d’étouffer la contestation du sommet « COP21 », grand’messe de l’hypocrisie éco-responsable internationale présidée par Laurent Fabius et concélébrée par François Hollande, larmes de crocodile à l’œil et trémolo pathétique dans la voix. Pendant et au-delà de ce sommet, fin décembre 2015, on comptabilisait déjà près de 3000 perquisitions (avec leur lot de brutalités et d’incidents, recensés sur divers « observatoires de l’état d’urgence ») et 400 assignations à résidence visant clairement la contestation sociale, sans parler des milliers de personnes refoulées aux frontières. Pendant ce temps, le citoyen dûment connecté continue, en un conformisme proprement fanatique, à arborer sur les réseaux sociaux le drapeau tricolore, trempé dans le sang de tant de répressions et massacres passés, de 1792, 1848, 1945 (Sétif, Madagascar)... en passant par la Semaine sanglante de 1871 jusqu’aux innombrables interventions guerrières françaises de par le monde, sans parler de l’impunité des meurtres policiers réguliers contre nos frères et sœurs de classe 33.

Nous l’évoquions en introduction, sans pouvoir nous y attarder davantage ici, l’actuel mouvement de lutte contre la « loi Travail » en France fait face aux mêmes dispositifs policiers et judiciaires élargis, adoptés depuis au fil des dernières décennies, dont certains spécifiquement activés depuis janvier puis novembre 2015. Il devient assez clair que cet opportunisme répressif n’est pas exécuté à la sauvette, il s’inscrit dans la préoccupation majeure pour la « sécurité intérieure » telle que développée en France dans les cercles militaires et civils spécialisés après 1945, et il est pensé dans la durée 34. Il s’agit notamment d’habituer « la population » à cette présence militaro-policière, à ce que la forme habituelle d’intervention soit celle d’un assaut antiterroriste, à ce que nous assistions sans broncher à des rafles de « suspects », à ce que le secret entoure l’action policière et judiciaire, à ce qu’enfin le même appareil répressif puisse être utilisé dans la même indifférence, fermement encouragée, contre le bon vieil « ennemi intérieur », à savoir notre classe en lutte. Il s’agit aussi, cela a été affirmé explicitement, de nous faire accepter, « pour notre sécurité » bien entendu, les sacrifices nécessaires au financement sans cesse accru de cet appareil répressif et militaire vorace. L’ Espagne a assurément pris ces dernières années une longueur d’avance sur bien des pays européens en la matière (interdiction de manifestation/regroupement contre les expulsions, interdiction de filmer ou photographier les flics, procès massifs suite à des actions de grève, etc.), ce qui ne veut pas dire que les prolétaires en lutte s’y sont soumis. A n’en pas douter, les voies de canalisation électorales comme Podemos sont plus efficaces en matière de démobilisation que les lois répressives.

A l’heure où les prolétaires des métropoles occidentales sont de fait devenus des victimes potentielles des guerres menées par « leurs » Etats ailleurs dans le monde, ce climat suffocant est encore utilisé pour nous asservir davantage, sous les caméras de surveillance et le traçage de nos moindres faits et gestes. Bien sûr, comme ils disent, « ceux qui n’ont rien à se reprocher » (ce qui devient de plus en plus difficile) « n’ont rien à craindre d’un surcroît de surveillance », et « tout à y gagner en terme de sécurité ». En d’autres termes, citoyens, pour votre sécurité, vous êtes déjà morts !

Quant à l’Etat d’Israël, il a fait de la Palestine un champ d’expérience exemplaire, mondialement reconnu. En plus de l’exportation d’un savoir-faire de longue date en matière de surveillance, de contrôle et de lutte contre la subversion, y fleurissent aussi des raffinements technologiques tels les barbelés israéliens qui se vendent dans le monde entier. On connaît moins le « skunk », ou « dirty water », une eau rendue chimiquement pestilentielle et tenace, projetée par les canons des autopompes des flics israéliens. Il y aurait aussi beaucoup à dire de la supercherie des armes dites non létales qui mutilent et tuent chaque année à travers le monde 35. Israël a en tout cas bien saisi l’opportunité de la fièvre médiatique antiterroriste dans les jours qui suivirent les attentats de novembre à Paris, comme en témoigne cet exemple : « la nuit du 16 novembre, les forces de défense israéliennes ont de nouveau frappé. Lourdement armées de charges explosives, de fusils d’assaut et de gaz lacrymogène, les forces d’occupation sont arrivées au petit matin, en Jeep blindées, dans le camp de réfugiés de Qualandia, situé entre Ramallah et Jérusalem. Elles y ont fait sauter un appartement, causant des dommages dans les appartements de cinq familles. (...) Réveillés par la terreur, les habitants ne se sont pas vus proposer par Facebook d’activer le « Security check » permettant de rassurer leurs proches (comme à Paris le 13 novembre, ndlr). Après tout, ce genre d’acte de guerre les touche quotidiennement, il n’y a pas de quoi alarmer Facebook. En repartant de la scène de terreur, les occupants sont confrontés à une résistance de la population, exaspérée par la brutalité et l’insécurité quotidiennes. Des affrontements ont lieu pendant plusieurs heures, faisant de nombreux blessés parmi les habitants, mais aussi deux morts. Lors des manifestations qui ont suivi les funérailles de ces personnes, les forces d’occupation ont encore blessé au moins huit personnes, par des tirs à balles réelles ». Le même article « La violence des autres » du site Quartiers libres 36 cite le journal français Le Monde, peu après le 13 novembre, édifiant de parti-pris : « En Israël, les attentats sont une réalité avec laquelle il faut régulièrement composer. Cette violence, la société tente de la conjurer au quotidien, en vivant, en sortant, en faisant tout pour que la vie suive son cours. Mais aussi en s’armant pour se protéger ». Quel renversement... renversant. Faut-il rappeler les 1440 palestiniens morts dans l’opération « Plomb durci » menée par l’armée israélienne en 2008-2009, et jusqu’à près de 2000 supplémentaires (majoritairement des civils, tués jusque dans les refuges de l’ONU et dans les hôpitaux, selon les dires mêmes de MSF) au cours de l’opération « Bordure protectrice » dans la bande de Gaza en juillet 2014, sans parler des destructions massives et délibérées d’infrastructures et d’habitations par l’armée israélienne afin de pourrir encore plus la sous-vie des prolétaires de Palestine.



S’il fallait conclure... back to the future

L’« Occident », auquel nous avons beau ne pas nous identifier, existe de fait au yeux de tous ceux qui ramassent ses bombes sur la gueule, au gré de ses interventions guerrières permanentes, de ses coalitions humanitaires de gendarmerie mondiale, de son soutien à l’impunité des répresseurs, en particulier ceux des armées des Etats-Unis et de l’Etat d’Israël – rappelons que dans et hors de leurs frontières, le rôle international et contre-insurrectionnel de leurs troupes, agents et services secrets n’est pas un fantasme conspirationniste, tant s’en faut, et que ces pays ont imposé mondialement l’impunité de leurs ressortissants mobilisés sous leur drapeaux (ouvertement ou « under cover ») devant quelque juridiction internationale que ce soit. Non pas que nous attendions quoi que ce soit de ces tribunaux humanitaires, mais c’est révélateur de la chaîne de commandement au sein de la constellation des forces bourgeoises internationales. Et cela montre encore plus clairement qu’il n’y a que devant notre classe que leur impunité ne sera jamais respectée.

Le massacre à venir prendra une autre forme et sera d’une autre ampleur, il frappera massivement, suite à l’inéluctable éclatement (fut-il partiel) de la bulle financière et spéculative mondiale, qui se traduira concrètement par une dévaluation catastrophique et inédite de la monnaie (et en particulier du dollar, étalon monétaire mondial qui vaut en réalité moins que le papier sur lequel il est imprimé, entraînant les autres monnaies dans sa chute), le blocage de l’accès aux banques pour le commun des prolos, etc. A l’heure qu’il est, nul économiste ne sait trop comment les marchés tiennent encore, si ce n’est qu’ils sont truqués, faslifiés, et que ça marche... alors les bourgeois se servent, et copieusement. La croissance elle-même est devenue strictement croissance de la dette, faute d’une valorisation réelle dans un cycle complet du capital, c’est-à-dire faute d’une croissance « auto-soutenue ».

On sait que la croissance de la Chine, tout comme le leadership économique américain, reposent sur la pompe à vide des Bons du Trésor américain. Depuis 5 ans, la Chine a assuré le tiers de la « croissance » mondiale en s’hyper-endettant elle-même, tandis que le taux de profit du Capital y dégringole. Au Brésil, la croissance du « niveau de vie » tant vanté en 2013 pour casser la lutte massive de notre classe s’est écrasé avec les indicateurs économiques au tapis. En Europe, c’est la fuite en avant de la Banque Centrale Européenne (BCE), dont chaque nouvelle thérapie sans résultat en appelle une autre, plus risquée que la précédente et sans rétractation possible. Après avoir acheté des obligations détenues par les banques privées, la BCE intervient à présent directement sur le marché (en partie via les banques centrales nationales pour limiter la mutualisation des risques car celle-ci ne plaît pas à l’Allemagne, notamment). « L’assouplissement quantitatif » (quantitative easing) entamé début 2015 a ainsi marqué le passage historique à une politique de « planche à billets », similaire à celle de la Banque fédérale américaine, en dépit des différences techniques invoquées pour rassurer sur la maîtrise du pilotage européen. Ce sont pas moins de 60 puis 80 milliards d’euros d’actifs (dettes souveraines, obligations d’Etat) qui sont rachetés sur les marchés chaque mois par la BCE (pour un total prévu de 1100 milliards) en échange de création monétaire, pour enrayer la déflation et « rendre confiance aux marchés », en vain jusqu’à présent. Il est actuellement question pour la BCE de sortir la « monnaie hélicoptère » de Milton Friedman, à savoir la « distribution de liquidités aux agents économiques », comme on jetterait du ciel des cartes de vœux... pieux.

Au prochain éclatement boursier en chaîne, foin alors des petits saucissonnages de mesures d’austérité, ce sera l’Etat de guerre, et c’est bien à cette crise sociale majeure que l’Etat (du moins ses stratèges les moins idiots) se prépare déjà, au niveau mondial. L’ambiance de militarisation et de « lock-out » post-attentats laisse entrevoir comment l’Etat devra s’appuyer sur le levier citoyen pour tenter de casser la lutte de celles et ceux qui en même temps que leurs moyens de survies et leurs « biens » auront perdu leurs illusions sur cette société et n’auront plus grand chose à perdre. Partout où la lutte de notre classe n’est pas éteinte, partout où s’est maintenue une forme de communauté de lutte, l’Etat sait qu’il aura du fil (barbelé) à retordre et s’y prépare aussi.

En quoi, par exemple, les insurgés du « printemps arabe » auraient-ils le moins du monde vu leur condition s’améliorer dans cette société depuis 2011 ? Comment croire que leur révolte, comme tant d’autres, ne renaîtra pas de ses cendres ? En Tunisie en janvier 2016, cinq ans après le suicide d’un vendeur ambulant qui avait mis le feu aux poudres, l’Etat peine à nouveau à juguler le mouvement de révolte qui s’étend d’une ville à l’autre, sous couvre-feu. L’armée réprime dans la rue, le gouvernement tunisien promet 5000 emplois (de flics?) et le président français annonce un soutien d’un milliard d’euros à la Tunisie (qui sait, en armes « non »-léthales made in France?). Et que pourraient sortir de leur chapeau les Etats du Cône Sud latino-américain pour faire rentrer chez eux les prolétaires qui expriment leur rage dans les rues (voir à ce sujet les matériaux présentés en fin de cette revue) ?

Ce à quoi se prépare les Etats, en dépit de pouvoir la tuer complètement dans l’œuf, c’est à l’émergence, à la résurgence d’une réelle radicalité, hors de tous ces encadrements qui alimentent les guerres bourgeoises, en-dehors et contre ces terreurs multidimensionnelles. La réelle hantise de l’Etat, ce n’est pas la « radicalisation » caricaturale dont il fait aujourd’hui la promotion comme épouvantail pour citoyens atterrés, la réelle hantise de l’Etat, c’est la radicalisation de classe, c’est la mise à nu et l’attaque frontale de son strict cynisme calculateur bourgeois et du moteur aveugle de cette société, la dictature du profit!



En dernier ressort,

nous sommes la crise du Capital !



Notes du texte « Leur paix, c’est le nerf de leurs guerres ! »

1. Voir sur le net la déclaration « A propos du procès antiterroriste à venir contre des anarchistes et anti-autoritaires en Belgique » (avril 2016).

2. Voir notre tract « Haïti : sauver les meubles... du Capital, et laisser crever les prolétaires ! » repris dans notre revue Communisme n°62 (décembre 2010).

3. Extrait de l’article « Et Aguila III n’est pas passé » publié dans notre revue Communisme n°56 (octobre 2004). Voir aussi notre texte « Invariance de la position des révolutionnaires face à la guerre (la signification du défaitisme révolutionnaire) » dans Communisme n°49 (septembre 1999).

4. Les « luttes de libération nationale » de la décolonisation française en Afrique de Nord se feront plutôt sous drapeau laïque mais la carte religieuse y ressortira dans les années 1990 et accompagna plus récemment l’enterrement du « printemps arabe », nous y reviendrons plus loin.

5. Sans autre précision, nous utilisons « contre-insurrection » au sens littéral pour désigner l’objectif principal d’opérations militaires (ici sous drapeau de l’ONU), à savoir de reprendre le contrôle d’une situation insurrectionnelle, d’écraser la lutte de notre classe. Comme nous l’expliciterons dans un texte consacré à ce sujet dans notre prochaine revue, le rôle et la mission de contre-insurrection ne s’arrêtent pas lorsque notre classe a déjà perdu son autonomie, dans un front de « libération nationale » ou une « guerre populaire », lorsqu’il ne s’agit plus d’une insurrection telle qu’entendue de notre point de vue de classe. L’Etat et ses commentateurs ne s’embarrassent évidemment pas de cette distinction et pratiquent au contraire la confusion et l’amalgame parce que c’est une arme de plus dans leur combat.

6. A contre-courant, un tract dénote avec force, même s’il reste sensiblement « franco-centré », c’est « Ni de leur guerre ni de leur paix ! », signé « un mauvais sujet, ennemi de la République et de tous les Etats », Paris, 14 novembre 2015. Voir page suivante.

7. Voir à ce propos le petit ouvrage bien documenté de Claude Guillon, La terrorisation démocratique, Libertalia, 2009. L’auteur y retrace deux décennies de législation antiterroriste (mais aussi en matière d’immigration, de Droit de la jeunesse, etc.) en Europe et en France entre 1986 et 2006. L’auteur met en évidence l’unanimité significative de tout l’éventail politique autour de cette escalade dans l’arsenal répressif, avec l’ultime caution d’un spectacle de « contestation démocratique » qui est le fait de politiciens, de magistrats et de citoyens « critiques » condamnés à l’impuissance par leurs propres illusions sur cette société et le rôle qu’ils y jouent.

8. Voir « Capital, démocratie, dictature du profit » dans la présente revue, notamment sur la paix sociale, les modes de gouvernement, la violence d’Etat et ses déclinaisons.

9. Traduction française de l’appel de Diktyo Spartakos sur le site de l’Organisation Communiste Libertaire (OCL).

10. Voir le texte « Guerra social y telaraña imperialista en Siria (2011-2015) » (Proletarios Internacionalistas), disponible sur leur site www.proletariosinternacionalistas.org, dans Comunismo n°65 et en français dans notre prochaine revue.

11. A ce propos voir l’ouvrage de John Gibler, Mourir au mexique. Narcotrafic & terreur d’État, Editions CDME, Toulouse, 2015.

12. L’Arabie saoudite est un important gendarme régional et le pays le plus influent du Conseil de coopération du Golfe (dont font également partie le Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar). Outre les exemples cités dans le présent texte, relevons qu’en février 2016 s’y déroulent d’importantes manœuvres militaires de « lutte internationale contre le terrorisme » impliquant pas moins de 22 pays, sous le nom « Tonnerre du Nord ».

13. Voir le texte « Révolution au Rojava ? » du groupe Oveja Negra, en français dans Echanges n°153 (automne 2015) et en espagnol dans leur « boletin » sur le net (« Revolucion en Rojava? »).

14. Cité dans « Comment Google et la Silicon Valley contribuent au maintien de l’empire américain », Adam Hudson, AlterNet, août 2014, traduction d’Oscar pour la revue lilloise Hors-Sol, citée dans CQFD n°139, janvier 2016, dossier « Au grand bazar de l’armement ».

15. Claudette Richard, « Toulouse, un complexe dual, mi-civil, militaire » in CQFD n°139, janvier 2016, dossier « Au grand bazar de l’armement ».

16. Voir le livre La llama de los suburbios de Proletarios Internacionalistas, à paraître en français.

17. Ces expressions journalistiques sont commodes mais évidemment idéologiques et très réductrices. Voir nos contributions au sujet de ces vagues de lutte : « Catastrophe capitaliste et luttes prolétariennes » dans Communisme n°60 (novembre 2008) et « Catastrophe capitaliste et luttes prolétariennes partout » dans Communisme n°63 (juin 2011).

18. A propos de la stratégie délibérée de l’Etat de pousser à la reconfiguration religieuse de la révolte sociale, voir Echos révolutionnaires de Syrie. Conversations avec deux anarchistes d’Alep, éditions Hourriya, 2016.

19. Le Bahreïn est le seul pays du Golfe (avec le Yémen, voir note suivante) à avoir été touché par la vague de lutte du « printemps arabe » de 2011, avant la Syrie et peu de temps avant la Lybie. En mars 2011, 4000 militaires d’Arabie saoudite (épaulés par un contingent des Emirats arabes unis et sous l’égide du Conseil de coopération du Golfe) entrent au Bahreïn pour prêter main-forte aux forces de répression du régime du roi Hamad Ben Issa al-Khalifa et mettent brutalement fin à l’occupation de la place de la Perle dans la capitale Manama. L’opération reçut le soutien discret de l’Europe et des Etats-Unis, sous prétexte de juguler une « rébellion chiite à la solde de l’Iran », clivage idéologique masquant une révolte avant tout sociale. Il faut peut-être rappeler que c’est au Bahreïn qu’est installé l’Etat-major de la cinquième flotte américaine et que la paix sociale n’y a donc pas de prix. Début 2013, de nombreuses manifestations ont lieu autour de l’anniversaire de la révolte de 2011, en dépit de la répression et de l’état d’urgence, sous le slogan repris de 2011 : « le peuple veut la chute du régime ».

20. En 25 ans d’existence depuis son unification en 1990, la République du Yémen a connu maints épisodes de guerre civile faisant directement suite aux conséquences sociales de la première Guerre du Golfe (1991), lorsque l’Arabie Saoudite expulsa de son territoire un million de travailleurs yéménites. En 2009, l’Arabie saoudite y intervient militairement, à nouveau officiellement pour mater la « rébellion chiite ». En 2011, le Yémen n’échappe pas à la vague de lutte du « printemps arabe » mais le régime du « boucher du Yémen », Ali Abdallah Saleh (en place depuis 1979) se maintiendra brutalement dans l’indifférence générale de la « communauté internationale » et avec l’aide militaire... de l’Arabie saoudite. Scénario similaire en mars 2015 avec l’opération « Tempête décisive » pour rétablir le président Mansour Hadi, avec une centaine d’avions saoudiens engagés (contre une quinzaine seulement en Irak, contre l’EI).

21. Le Monde, 21 novembre 2015.

22. La stratégie pétrolière menée par l’Arabie saoudite a consisté à maintenir le cours du pétrole à la baisse (il a perdu plus de la moitié de sa valeur entre 2014 et début 2016), dans le but d’affaiblir son concurrent et voisin iranien et de casser l’essor de l’industrie du gaz et pétrole de schiste aux Etats-Unis, ce qui pourrait en partie fonctionner : certains estiment que la moitié des producteurs américains du secteur sont virtuellement en faillite (comme cela s’est déjà passé en 1986), s’ils n’étaient encore soutenus dans un jeu de dupes par un secteur bancaire craignant de voir s’ouvrir un gouffre sans fonds qui engloutirait ses propres investissements. Mais l’Arabie saoudite est prise à son propre jeu car les cours poursuivent leur chute, entamant sérieusement ses finances (alimentées à 80% par le pétrole), l’acculant à diminuer ses largesses publiques (et donc l’achat de la paix sociale) et même à lever des taxes. Le coût de l’engagement militaire saoudien au Yémen n’arrange évidemment rien.

23. La communauté de lutte, seule communauté réelle dans cette société, n’est pas totalement une communauté de cette société, au sens où en son sein s’exprime aujourd’hui notre humanité, c’est-à-dire la négation révolutionnaire de la totalité de cette société. La communauté humaine réalisée, avec ses contradictions propres, mais humaines, c’est le communisme. Annoncer aujourd’hui « vivre le communisme » est à ce titre un contre-sens pratique et historique.

24. Quelques exemples exotiques: le souverain d’Angleterre est aussi le chef de l’Eglise anglicane, le souverain des Pays-Bas prête serment au cours d’une cérémonie religieuse à l’église et le président des USA prête serment sur la bible.

25. L’Arabie saoudite contemporaine a commencé à financer ce courant wahhabite au début des années 1970 par un flux continu de pétro-dollars ; sa zone d’influence s’étend aujourd’hui de l’Ouest africain à l’Indonésie.

26. De plus, les attentats et massacres perpétrés à travers le monde sous le drapeau de l’Islam tuent principalement des prolétaires considérés comme musulmans.

27. Affirmer par exemple que le nombre de morts dans les attentats de Paris le 13 novembre 2015 équivalait au nombre quotidien de morts de la guerre en Syrie et de voir un lien entre l’un et l’autre a été qualifié d’« «excusisme » par le Premier ministre français Emmanuel Valls, comme une manière de « justifier » les attentats.

28. Voir « Sur les attentats du 11 mars 2004 à Madrid » dans notre revue Communisme n°57 (juin 2005).

29. Claude Guillon revient sur les choix lexicaux de l’Etat et décrypte ainsi, dans le cas de la France, « la construction idéologique de l’ennemi » et « l’invention de l’ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome », dans La terrorisation démocratique, p.33 et suivantes.

30. Nous ne perdons pas de vue que d’autres médiations (sous bannière religieuse, nationaliste, de gauche mais aussi « anarchiste » ou libertaire, en version social-démocrate décomplexée) sabotent en permanence cette solidarité de classe, embrigadant les prolétaires dans le soutien « à la Palestine », c’est-à-dire à l’Etat et au nationalisme palestiniens, plutôt qu’à la lutte de classe ici et là-bas, tout en ressassant le lieu commun bourgeois du « conflit israëlo-palestinien ».

31. En référence au journal « Charlie Hebdo » et à l’attaque de son Comité de rédaction en janvier 2015.

32. L’état d’urgence a été créé et voté en France en 1955 dans le cadre de la guerre d’Algérie, durant laquelle il a été utilisé à 3 reprises (d’abord en Algérie puis sur tout le territoire métropolitain mais d’application pour les seuls Algériens). Il sera également appliqué en 1984 en Nouvelle-Calédonie face à la révolte des Kanaks, puis en 2005 en France métropolitaine lors des émeutes des banlieues. Il étend grandement le champ d’action policier et judiciaire (perquisitions, assignations à résidence, ces dernières étant notamment assorties de trois présentations quotidiennes au commissariat). En ce début 2016, le gouvernement français a fait modifier la loi de 1955 dans le sens de l’élargissement des assignations à résidence aux personnes pouvant constituer « une menace pour la sécurité et l’ordre public ». S’y sont ajoutées d’autres mesures telles que le port du bracelet électronique par certains assignés à résidence ou la possibilité pour le Ministère de l’Intérieur de bloquer des sites internet sous prétexte d’apologie ou d’incitation au terrorisme.

33. En France, la police tue en moyenne une douzaine de personnes par an. Même si c’est peu en regard des Etats-Unis ou d’autres pays dans le monde, chaque mort est évidemment un mort de trop. A noter que ce recensement n’est pas reconnu par l’Etat français qui n’en publie aucun donnée officielle, pas plus que la moindre évaluation de l’usage de la force publique et de sa panoplie d’armes (létales et prétendûment non-létales).

34. A ce propos, voir l’étude approfondie de Matthieu Rigouste, L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2009.

35. Sur tout cela, voir CQFD n°139, janvier 2016, dossier « Au grand bazar de l’armement ».

36. https://quartierslibres.wordpress.com/2015/11/23/la-violence-des-autres/



Les encadrés du texte « Leur paix, c’est le nerf de leurs guerres ! »



Casques bleus.

C’est en 1956 que les Casques bleus ont été créés, en tant que forces armées sous commandements internationaux mandatés par l’ONU dans des opérations menées au nom du « maintien ou du rétablissement de la paix et la sécurité internationale ». Depuis lors, les Casques bleus interviennent un peu partout dans le monde. Le but réel en est la protection des « bons » gouvernements, des armées et polices locales contre les révoltes de leurs propres populations, en le maquillant en campagnes humanitaires orchestrées avec des ONG. En 2015, 125.000 Casques bleus étaient déployés dans le monde (soldats et policiers) en provenance de 124 pays, dont les plus gros pourvoyeurs d’effectifs sont l’Inde, le Bengladesh, le Pakistan et l’Ethiopie, à raison de 8.000 à 10.000 hommes de chacun de ces pays. Cela permet à ces Etats de « pays pauvres » non seulement d’enrôler leurs prolétaires excédentaires en opérations à l’étranger mais de surcroît de bénéficier de subsides de l’ONU par tête de pipe envoyée sous le drapeau bleu de la Paix mondiale. La même année, Barak Obama affirmait à l’Assemblée générale des Nations Unies à New York que les contingents de Casques bleus « n’arrivaient plus à répondre à la demande » au vu de la multiplication des opérations de police nécessaires dans le monde et notamment en Afrique dite subsaharienne (Mali, Soudan du Sud, Centre Afrique, RDC...), suite à quoi une cinquantaine de pays ont promis 40.000 Casques bleus supplémentaires (parmi lesquels 8.000 soldats chinois, 5.000 colombiens, 1.600 rwandais). Il est à noter que les Etats-Unis contribuent au financement des Casques bleus mais pas le moindre soldat américain n’y participe.





L’Etat Islamique, éléments historiques... 

L’organisation Etat Islamique en Irak a été fondée en octobre 2006 par Al-Qaïda en Irak (dont l’Etat Islamique se dissociera) et cinq autres groupes djihadistes, rassemblés dans le Conseil consultatif des moudjahidine en Irak, suite au renversement de la fraction sunnite au pouvoir, mené militairement et politiquement par l’occupant américain dès 2003, ainsi qu’au « licenciement » de l’armée irakienne baasiste, dont bien des cadres formeront les état-majors des organisations islamiques rebelles. On oublie que le scandale du traitement des prisonniers dans la prison d’Abou-Ghraib n’était qu’un aspect rendu visible de toute une politique de terreur menée par l’armée US et ses alliés locaux, avec des centres de tortures et des escadrons de la mort, très actifs dès 2004 contre l’insurrection que suscita l’occupation et contre les fractions écartées et donc hostiles au nouveau pouvoir. Beaucoup de futurs membres et cadres de l’Etat Islamique en Irak se sont côtoyés dans les geôles de l’occupant américain et ont dû échapper dans la clandestinité à la traque impitoyable du nouveau pouvoir.

La volonté de se territorialiser distingue l’EI des autres groupes djihadistes. Au terme d’une relative éclipse entre 2009 et 2012, l’EI profite du départ des troupes américaines, du désintérêt du nouveau régime de Bagdad pour la population et de l’absence d’emprise réelle sur le territoire de la part du pouvoir irakien pour reprendre la main. L’EI procédera de même en Syrie à la faveur du retrait des troupes régulières dans de larges pans insurgés du territoire. C’est d’ailleurs en avril 2013, suite à l’extension de ses opérations et de sa zone de contrôle en Syrie, que l’Etat Islamique en Irak devient l’Etat Islamique en Irak et en Syrie (Shâm) qui se traduit aussi par « Levant » (EIIL, ISIS en anglais). Dans la suite du texte, nous utiliserons Etat Islamique (EI) pour désigner l’EIIL. Quant à l’appelation arabe Daech, elle a surtout été vulgarisée pour éviter de parler d’ « Etat » à son propos. L’EI n’est pas la seule organisation djihadiste active dans la région : il y aussi son concurrent le Front al-Nosra, représentant d’Al-Qaïda en Syrie (soutenu officieusement par Israël, selon diverses sources), et la nébuleuse de mouvements Jaish al Fatah, tous deux soutenus par l’Arabie Saoudite, le Qatar et la Turquie, au départ dans le but de se débarrasser du régime de Bachar El-Assad et de rétablir une mainmise sur les zones dont le régime avait perdu le contrôle. S’y ajoutent de nombreuses milices chiites soutenues par l’Iran.



Le « Moyen-Orient ».

Il y a un siècle, en 1916, en pleine guerre mondiale, les gouvernements français et britanniques concluent avec l’aval de la Russie l’accord secret signé par les Ministres Cambon et Grey (préparé par leurs représentants Sykes et Picot) sur le partage des restes de l’Empire ottoman, qui s’était allié aux Austro-hongrois et aux Allemands. Ce partage, qui rappelle la Conférence de Berlin de 1885 sur le partage de l’Afrique, est officialisé dans le Traité de Sèvres sous la forme de protectorats français et britanniques placés sous l’égide de la Société des Nations : Arabie, Liban, Palestine, Syrie... L’Irak est créé par les Britanniques en 1923, et en 1926, le Traité de Lausanne divise le Kurdistan entre la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie.

Le Moyen-Orient (« Middle-East », néologisme anglais de l’époque) et ses frontières étaient nés, avec pour enjeu majeur l’exploitation de l’or noir et la domestication de la main-d’œuvre nécessaire à cette noble entreprise, à l’époque où cette ressource est devenue stratégique pour le développement capitaliste. Toute la suite de l’histoire de ces Etats et de ces régimes sera à l’avenant, dictée internationalement par les rapports de force impérialistes, le froid calcul marchand et le souci de tuer dans l’œuf toute velléité de révolte de notre classe. Ainsi en a-t-il été de la création de l’Etat d’Israël en 1948, ainsi du champ de bataille du Liban, ainsi de la longue et massacrante guerre Iran-Irak dans les années 1980 (comme par hasard dans la foulée de la neutralisation de l’insurrection en Iran par le régime de l’ayatollah Khomeini), ainsi de l’écrasement de l’insurrection en Irak en 1991 par les troupes spéciales de Saddam Hussein, sous l’œil bienveillant des GI américains, ainsi enfin de la seconde guerre du Golfe en 2003 et plus récemment de la Syrie.



Terrorisme.

Analyser du point de vue révolutionnaire l’évolution et la diversité des définitions du terrorisme serait assez éclairant et pourrait constituer une contribution à part entière, depuis la désignation sous ce terme de la politique du gouvernement de « la Terreur » en France après la Révolution française jusqu’aux législations antiterroristes des années 2000, en passant par les controverses au sein du mouvement révolutionnaire sur la revendication du terme (terrorisme prolétarien, révolutionnaire, aussi appelé terreur rouge, etc.). Du côté bourgeois, l’ONU elle-même ne parvient pas à faire l’unanimité autour d’une définition internationale du terrorisme. Déjà en 1984, les Etats-Unis et Israël avaient refusé de voter une déclaration de principe de l’ONU contre le terrorisme... car elle pouvait concéder quelque légitimité à la lutte contre une occupation coloniale.

Tout l’effort de l’Etat et de ses penseurs vise évidemment à se délier de son propre terrorisme historique fondamental, celui qui a prévalu depuis les débuts des sociétés de classe et plus particulièrement dans l’imposition de la propriété privée, de la société marchande et du travail. Plus trivialement, l’Etat rencontre aussi toute la difficulté à légitimer son propre monopole de la violence tout en délégitimant la violence dirigée contre lui. Des catégories aussi « évidentes » que la paix et la guerre, liées à la légitimité de l’action des Etats, s’avèrent d’ailleurs tout aussi délicates à fixer et à manier dans les tentatives de défintion du terrorisme. Quant à la catégorie de « terrorisme d’Etat », telle qu’utilisée par les bourgeois, loin de désigner ce qui lui est consubstantiel, elle sert en fait à considérer à part et à disqualifier les pratiques de terreur de certains Etats à certaines périodes, sous certains régimes, tout en maintenant la légitimité générale de la violence d’Etat.

Dans les tentatives de définition internationales, la notion de terrorisation de la population civile et de massacres indiscriminés revient très souvent, dans un but évident de manipulation de l’opinion publique, alors que dans l’arsenal législatif (comme dans le Terrorism Act 2000 états-unien, dans les Décrets et Loi-cadres européennes), la tendance est plutôt à élargir le champ d’application à toute forme de contestation. Bien des associations légalistes s’en plaignent d’ailleurs car quel mouvement fut-il pacifié et social-démocrate ne vise à pas à « influer sur la politique d’un Etat ou d’une organisation internationale » ?

Quant à faire le tri entre les citoyens un peu turbulents (plébiscitant en fait d’autres fractions candidates à la gestion de l’Etat) et ses vrais ennemis de classe, l’Etat se laisse évidemment tout pouvoir d’appréciation.

Il y a une ambivalence fondamentale de l’antiterrorisme, autant comme idéologie que comme arsenal juridique : incriminer (et réprimer plus durement) des actes qui étaient déjà punissables précédemment dans le code pénal, en leur associant une intention subjective de nuire à l’Etat, à sa politique, à la stabilité sociale... tout en déniant à cette intention tout caractère politique, ce qui permet de maintenir la confusion entre actes de guerre (ou actes de terreur considérés comme non-étatiques) et actes de lutte prolétariens.

Dans ce souci de dépolitisation, l’Etat et son bras judiciaire manient en effet toujours l’amalgame entre la lutte de notre classe et toutes les catégories formatées négativement dans la société, et dont la classe dominante et ses milices se dédouanent : banditisme, vandalisme, attaques aux biens et attaques aux personnes, destruction, etc. Sur base de ces catégories négatives, l’Etat pousse à la dissociation dans le mouvement, c’est-à-dire à l’isolement des minorités et militants les plus déterminés, en poussant à la désolidarisation vis-à-vis des pratiques les plus conséquentes.

Quant à l’associationnisme prolétarien, il est évident qu’il est visé anticipativement (eu égard à son actuelle faiblesse au niveau mondial) à travers l’incrimination de participation à une association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste. Nous ne nous étendrons pas davantage ici sur les notions élargies et volontairement arbitraires de complicité, de tentative, d’intention, d’incitation, d’apologie... qui servent déjà à tour de bras dans les tribunaux pour condamner lourdement même en dépit de preuves matérielles probantes d’un point de vue strictement pénal.

Pointons encore ce paradoxe : en ayant créé et élargi à diverses reprises les infractions dites terroristes, en incriminant sous ce terme diverses pratiques individuelles ou collectives, diverses formes d’association et d’organisation, en les unifiant juridiquement, l’Etat indique une unité qui leur serait sous-jacente, ce qui peut se retourner contre lui. Si le moindre blocage de flux ou le moindre tract appelant à l’insoumission sont déjà susceptibles d’être réprimés comme « terroristes », les mouvements de révolte pourraient aussi être poussés à aller directement plus loin et à se découvrir une complicité élargie sur ce terrain.



Le Capital comme totalité.

Le ressort principal de la pseudo-critique social-démocrate du capitalisme (qu’elle se dise anarchiste, marxiste-léniniste, fasciste, religieuse...) consiste invariablement à faire l’apologie du pôle prétendument positif du capitalisme (incarné dans ses phénomènes « concrets » : l’économie réelle, la production de « biens », le travail...) contre ce qui est présenté comme une excroissance parasitaire (incarné dans ses phénomènes « abstraits » : le capital financier, les banques, la spéculation, etc.). La social-démocratie absolutise ainsi la socialisation par le travail comme étant la matrice de l’émancipation humaine, de même qu’elle absolutise la production de marchandises comme étant la matrice de la satisfaction des besoins humains, à condition d’en socialiser la répartition. Pour la critique de l’économie politique, au contraire, le Capital est « valeur en procès », en un cycle complet au cours duquel le Capital s’« incarne » dans des forces sociales mises en action, en extraction et transformation de matières premières, en sites de production, en salaires et usage intensif et extensif de force de travail (seul part « variable » du capital, clef de l’énigme de son accroissement apparemment « naturel »), en distribution, consommation, reproduction de la force de travail, en émissions télévisées, en football et jeux vidéo, en pollution et destruction, en idéologie (force matérielle), en partis politiques, en « alternatives », en guerres et massacres... tout cela pour produire du Capital augmenté, qui à son tour doit se valoriser en vampirisant le monde réel jusqu’à la mœlle. Si une part de capital financier (dividendes sur une promesse de valorisation future, émission de titres et de dettes qui fonctionnent comme du Capital de 1er ordre...) a toujours été nécessaire à la fluidification du cycle complet, Marx avait déjà pointé la tendance du capital financier à s’hypertrophier, même s’il était loin d’imaginer où nous en sommes aujourd’hui, sans que tout ait déjà implosé, ou explosé. Ce refuge apocalyptique du Capital dans son utopie d’auto-reproduction exponentielle, sans effectuer tout son cycle, hypothèque un futur de valorisation réelle qui ne pourra jamais être réalisé et ne peut que provoquer à court et moyen terme des crises de dévalorisation de plus en plus catastrophiques. Nous n’en avons pour ainsi dire encore rien vu, tandis que l’on nous berce, de « relances » en « reprises ».



Le complotisme.

Le complotisme (ou conspirationnisme) fait de chaque aspect de la catastrophe capitaliste un effet voulu et calculé par la classe (ou plutôt : la « caste ») dominante, organisée plus ou moins secrètement derrière le paravent des Etats. Ces théories cumulent généralement plusieurs de ces traits marquants : escamotage total de notre classe, de notre lutte, fixation sur le politique, postulat de la toute-puissance des Etats et/ou des lobbies qui « tirent toutes les ficelles », contre-pieds grossiers aux fables dominantes, fascination pour la version policière de l’histoire, prises de parti impérialistes (pays ou régimes amis/ennemis). En tant qu’exutoire conformiste à la perte de confiance dans le discours dominant, cette niche idéologique (et marchande) puise certes la matière de ses constructions dans les dynamiques politiques réelles, sous-jacentes au spectacle de surface, mais sans saisir ni la dynamique du Capital, ni le mouvement de sa contestation radicale. Il est évident que les bourgeois s’organisent, conspirent et complotent contre nous, plus qu’on ne l’imagine, et que nous ne devons pas nous priver de le mettre en lumière, mais leurs cercles officiels et officieux, pas plus que la toile de leurs services secrets, ne constituent le fin mot de ce qui se joue historiquement entre les classes antagoniques. Par sa prétention à révéler les arcanes de ce monde, le complotisme (ou conspirationnisme) produit naturellement son contrefort utile : l’anti-complotisme (ou anti-conspirationnisme), forme de dénonciation à outrance du complotisme dont le rôle principal consiste en fait à disqualifier la critique radicale, en la traitant comme un sous-produit du complotisme. A ce titre, pour nuire à la critique révolutionnaire, l’Etat et la classe dominante ont tout intérêt à nourrir, à coups de désinformation et de terrorisme sous faux drapeau, l’opposition spectaculaire entre complotisme et anti-complotisme.



Extrême-confusionnisme... orienté.

Dans le champ sémantique autour du « radicalisme religieux », les qualificatifs sont utilisés indifféremment et à tour de bras pour leur effet journalistique plutôt que leur qualité explicative : « traditionnalisme », « intégrisme », « fondamentalisme », « fanatisme », « rigorisme », « obscurantisme »... qu’on appliquera d’ailleurs surtout à l’Islam. S’il était de bon ton de qualifier Oussama Ben Laden de « milliardaire saoudien islamiste fondamentaliste », on n’a jamais taxé Georges Bush père ou fils de « milliardaires texans chrétiens fanatiques et extrémistes ». De même, lorsqu’en juillet 2011, Anders Behring Breivik tue 77 personnes et en blesse 151 à Oslo et sur l’île d’Utoya, la presse ne l’a pas qualifié de « terroriste (ou d’extrémiste) chrétien ». Avant son identification et son arrestation, des immigrés se sont fait agresser comme s’ils y étaient forcément pour quelque chose, et après son arrestation, on a beaucoup parlé des problèmes... d’immigration. Ainsi également, les partis israéliens qualifiés hier d’ultra-orthodoxes ou d’extrême-droite sont devenus la norme, de gouvernement en gouvernement, plus colonisateur et massacreur que les précédents. Au niveau politique plus général, le terme « extrémisme » s’avère encore plus idéologique que « radicalisme » car il a permis la mise en scène puissante et durable de « l’opposition des extrêmes » (de gauche et de droite) qui sont censés se rejoindre dans leur tentation de la violence et de la « dictature ». Que l’on songe au succès, en Europe en particulier, de la notion d’ « extrême-droite », très confusionniste, son rôle idéologique étant d’occulter que le fascisme historique a toujours été de gauche, et que la gauche a toujours été pour l’ordre, et ce par tous les moyens. Les gouvernements socialistes passés et présents n’ont rien trahi ni inventé, pas plus que les autoproclamés « antisystème » et leurs « nouvelles convergences » entre valeurs de gauche et de droite. En politique bourgeoise, rien ne se crée, tout se recycle.



L’Etat Islamique, projet de société.

Au-delà des clichés déversés pour faire de l’Etat Islamique (Etat Islamique en Irak et en Syrie, ou au Levant, EIIL ou EI en abrégé) une simple force d’occupation barbare et fanatique shootée aux pétro-dollars de contrebande, on ne peut le saisir dans sa réalité sans prendre en compte toute sa dimension de projet social, de réhabilitation de l’Etat et d’une communauté d’adhésion, de surcroît à prétention supra-nationale. Derrière son vernis idéologique de moralisation (religieuse) de la société, le projet social de l’EI est bien évidemment platement bourgeois, capitaliste et se met en place à coups de terreur militaire et policière intensive, mais ce qui s’en dit en Occident met exclusivement le focus sur les aspects de conquête et de répression (traits bien peu originaux, faut-il le dire) et occulte systématiquement que le rétablissement de l’ordre qu’il impose est aussi une source d’adhésion pour des populations vivant depuis des décennies dans cette « toile d’araignée », dans ce chaos guerrier, soumises au racket des diverses fractions et tribus se disputant les dividendes du commerce de guerre et de la corruption, sous les bombardements des diverses coalitions et le terrorisme des Etats-gendarmes internationaux engagés dans la région.1

La stratégie de déstabilisation sociale et de terreur (enlèvements, disparitions et assassinats...), basée sur un travail de renseignement exemplaire (indics, infiltration, officines religieuses...), qu’opère l’EI dans les zones dont il veut prendre le contrôle avec le minimum de forces engagées n’est qu’une phase de son extension et de son renforcement (contrôle des check-points stratégiques, élimination des autorités locales qui ne lui font pas allégeance, contrôle des flux marchands, levées de taxes et d’impôts). Passée la conquête et les représailles brutales contre les fractions rétives au nouveau pouvoir, l’EI veille à stabiliser la situation en passant des accords politiques et commerciaux avec les pouvoirs régionaux et les tribus2, en assortissant le rétablissement de l’ordre de la remise en service d’infrastructures d’utilité sociale (santé, transports, enseignement...), d’institutions judiciaires chargées d’assurer une forme de « concorde sociale » (pour faire respecter la propriété privée, les affaires et l’Etat, bien entendu) et en veillant enfin à assurer un approvisionnement régulier en denrées de base tout en contrôlant leurs prix (répression drastique de la spéculation, du marché noir, etc.), gage de paix sociale. Le fait que ses troupes soient rémunérées régulièrement (et au-dessus de la moyenne des autres armées, même si les salaires payés par l’EI ont été diminués suite aux attaques de la coalition visant ses ressources financières) évite également les pillages et l’hostilité populaire qui s’en suit. Le parallèle est troublant avec les doctrines de contre-insurrection globale (militaire et civile) développées par les Etats colonisateurs et gendarmes.

On diffuse en boucle sur les médias occidentaux les vidéos de mises en scène de terreur publiées par l’EI ou qui lui sont attribuées (exécutions et atrocités spectaculaires, rien de bien plus horrible que ne le pratique par exemple notre grand allié saoudien) tandis qu’elles ne représenteraient que 2% de leur production d’images, le reste étant consacré à leurs faits de guerre (50%) mais aussi à la reconstruction, à la vie sociale. De même, l’on ne parle que du recrutement de combattants étrangers, passant sous silence l’appel international constant vis-à-vis de candidats à l’immigration, à l’installation, à la fondation de familles, d’autant plus si les candidats (masculins) possèdent des compétences recherchées pour soutenir le développement social (médecins, enseignants...) ou contribuer à des secteurs économiques clefs (informaticiens, ingénieurs...). L’enjeu bien compris par les dirigeants et cadres de l’EI est de solidifier une économie qui ne soit pas que guerrière, assurant à la fois des exportations régulières (on parle toujours du pétrole mais l’EI exporte aussi céréales, coton, phosphate, ciment etc.)3 et soutenu par la consommation intérieure. A nouveau le langage n’est pas neutre, à propos de l’EI il conviendra d’appeler le commerce des matières premières « trafic », « contrebande » et « pillage des ressources » (sur le même pied que la revente d’antiquités, aubaine de courte durée) et la taxation des entreprises « racket » et « extorsion de fonds » (certes, par chez nous les grosses entreprises ne paient quasiment pas d’impôts, bénéficient de nombreux « incitants » publics et jonglent avec la fiscalité et ses évasions).

Enfin, tandis que l’Occident vend et vante une « émancipation de la femme » intégralement conformée à la société marchande, l’EI a beau jeu d’y opposer le rôle révolutionnaire dévolu à la femme dans son projet, en tant qu’épouse « respectée » et mère au foyer bénéficiant d’allocations spécifiques et à qui revient le rôle crucial de peupler le Califat.

C’est bien cette dimension sociale qu’il s’agit pour les autres Etats de travestir à tout prix parce que le programme de « l’ennemi » ne peut en rien ressembler au leur, surtout s’il entend l’appliquer avec plus de brio et de conviction. De même, l’orthodoxie religieuse revendiquée par l’EI, tant en opposition à l’Occident qu’aux autres pratiques de l’islam rejetées comme corrompues, est utile à tous les protagonistes pour entretenir leurs « différences », tout comme le rejet qu’affiche l’EI vis-à-vis du nationalisme et de la « démocratie », attribués à l’idéologie occidentale.

Bien sûr, entre le programme et son application, entre les visées de moralité publique et la réalité bien plus prosaïque de la communauté de l’argent et de tout appareil d’Etat, entre la communauté des croyants et la réalité des classes, entre le Coran et les cours de la Bourse, il y a comme un léger hyatus que l’EI, comme tout Etat, ne pourra pas combler magiquement. Il est également difficile de dire quel sort vont lui réserver les deux coalitions qui sont officiellement engagées contre lui, en dépit de l’utilité de l’EI d’un point de vue bourgeois (intérêt contre-insurrectionnel mais aussi en matière de remodelage opportun de vieilles frontières et d’homogénéisation forcée de la population), car ainsi vont les aléas tortueux de la géopolitique bourgeoise. Il y a la coalition arabo-occidentale hétéroclite de 22 pays (qui vise plutôt à se débarrasser de Bachar al-Assad) et parallèlement, la coalition réunissant la Russie, l’Iran et le régime syrien de Bachar al-Assad, associés avec Israël (ennemi juré de l’Iran...) et la Jordanie (tous deux alliés des Etats-Unis...), visant plutôt à sécuriser le sud de la Syrie et à maintenir le régime de Damas. Autant dire que chaque allié est en conflit avec un autre et qu’aucun pays du Golfe ne veut envoyer de troupes au sol, ce qui les mouillerait trop dans leurs contradictions, entre eux et par rapport à l’EI.

La Russie a d’ailleurs beau jeu de se vanter qu’elle-même et ses alliés sont les seuls à respecter le droit international conformément aux résolutions de l’ONU, liant toute intervention à une demande du régime syrien. « Nous intervenons contre la crise en Syrie, pas contre le régime » affirme le président Poutine, rappelant à l’appui les effets désastreux des « changements de régime » par la force des armes étrangères comme en Irak et en Lybie, bien au-delà des mandats onusiens qui tinrent lieu d’alibi. A noter qu’Israël avait précédemment soutenu l’option anti-Assad et « l’Armée Syrienne Libre »4, et plusieurs sources indiquent qu’Israël continue à soutenir discrètement les combattants du Front Al Nosra, logistiquement et par l’accueil de combattants blessés. En fin de compte, au rythme de la mort tombant du ciel, des tirs croisés, des cessez-le-feu sélectifs et de leur non-respect dont tous les belligérants se renvoient la responsabilité, on peut se demander qui à part sans doute certains États-majors sait encore qui bombarde qui dans ce merdier sanglant...5

La question sociale s’invite aussi dans ce processus, et l’on sait que les informations à ce sujet sont encore plus lacunaires et filtrées (par tous les camps) que les informations militaires. En novembre 2015, les habitants de Manbij, dans la province d’Alep, ont manifesté leur colère dans les rues pour protester contre les obligations imposées par l’EI et en particulier l’enrôlement forcé et l’envoi au front de jeunes hommes dont beaucoup ne sont pas revenus. Début mars 2016, à Raqqa, ville située sur l’Euphrate, dans le Nord de la Syrie, proclamée capitale de l’EI (et que l’armée syrienne a tenté en vain de reprendre depuis 2013), ce sont 200 miliciens enrôlés sous le drapeau de l’EI qui se sont mutinés et sont passés « du côté de la population », les aidant à reprendre plusieurs quartiers de la ville. Des affrontements de rue ont eu lieu entre les habitants et les djihadistes de l’EI. La presse (qui comme l’Etat a horreur du « vide ») les présentent évidemment comme des partisans du régime de Bachar El Assad brandissant le drapeau syrien, mais il est probable qu’une partie de ces troubles et mouvements ne se rangent pas aussi facilement dans le camp nationaliste syrien.

Quoi qu’il en advienne au cours de cette année 2016, sans doute décisive pour le projet de l’EI, il semble assez clair que son attractivité (en particulier dans la zone qu’il contrôle en Irak), son influence, la dynamique d’allégeance qu’il suscite au sein du djihadisme international (parmi lequel des cellules terroristes mais aussi de véritables armées à visées califales, comme en Lybie notamment)6 ne seraient nullement annihilés par le démantèlement de sa base territoriale au Moyen-Orient, que du contraire peut-être, avant tout pour les populations qui repasseraient ainsi sous le joug syrien et irakien au prix d’une énième bonne couche de massacres et de revanches étatiques (pour avoir « soutenu » l’EI, avoir combattu  volontairement ou non  sous son drapeau ou simplement y avoir vécu) et, internationalement, à travers le récit de ce martyr collectif à venger, du flambeau de l’EI à reprendre.



Notes de l’encadré « L’Etat Islamique, projet de société. »

1. A contre-courant du discours dominant, voir l’analyse de Tristan Léoni, Califat & Barbarie (novembre 2015) sur ddt21.noblogs.org, ainsi que de Henri Simon, Terrorisme : une guerre à l’échelle du monde, publié en deux parties dans Echanges n°152 & 153 (été et automne 2015).

2. Ce terme de « tribu » est effectivement utilisé dans ces pays pour recouvrir une réalité subsumée aux rapports sociaux capitalistes, désignant des structures de pouvoir qui tirent leur légitimité du passé mais ne constituent pas une survivance anachronique et attardée telle qu’elle prend sens implicitement dans l’imaginaire occidental.

3. Fin 2015, l’EI contrôlait 60% du pétrole syrien, une dizaine de centrales électriques (des accords secrets lient l’EI au régime syrien pour le partage de la production énergétique dans le pays, parallèlement à la poursuite de la guerre qu’ils se mènent militairement ; des contrats et des balles, rien de nouveau...), 10% du pétrole irakien (dont le reste de la production est majoritairement passé aux mains de compagnies chinoises, cette dernière décennie), près de la moitié de l’orge et du blé produits en Irak, et le plus gros des terres céréalières syriennes (voir « Terrorisme : une guerre à l’échelle mondiale », 2ème partie, dans Echanges n°153 – Automne 2015).

4.Contrairement à ce qui en a souvent été dit au nom de la défense de la lutte, l’Armée syrienne libre, conglomérat de brigades d’obédiences diverses cha­peau­tées par un Etat-major établi en Turquie, n’a pas été l’expression de notre classe et de sa dynamique à l’époque (auto-défense contre la répression de Damas et auto-organisation des déserteurs de l’armée nationale) mais au contraire l’instrument bourgeois de la reprise en main, de la militarisation de ce processus insurrectionnel, au profit d’une reconfiguration en guerre civile, sponsorisée par l’OTAN, Israël et leurs alliés. A ce propos, et sur le processus d’« islamisation » de l’ASL, voir le texte sur le Rojava, dans la présente revue : « pour le prolétariat au Rojava ce fut clair dès le début : l’Armée Syrienne Libre et le Conseil National Syrien étaient des appareils bourgeois d’encadrement et de liquidation de la lutte prolétarienne ».

5. Une anecdote parmi d’autres, en février 2016, la milice Fursans al Haq (Chevaliers de la droiture), armée par la CIA, a été décimée dans la ville de Marea (à 30 km au Nord d’Alep) par les Forces démocratiques syriennes, coalition à majorité kurde... soutenue par le Pentagone.

6. La liste s’allonge des pays dans lesquels sont actifs des groupes se réclamant de l’Etat Islamique : Arabie Saoudite, Egypte, Indonésie, Liban, Lybie, Tchétchénie, Turquie, Yémen ainsi qu’en Afrique subsaharienne notamment avec le groupe Boko-Haram (voir Echanges n°153).



Les Sociétés Militaires Privées (SMP)

« Tout pays où l'esclavage est établi doit fréquemment s'attendre à des insurrections et des troubles, principalement lorsque les esclaves forment la majorité des habitants ; mais la colonie hollandaise de Surinam a été particulièrement infortunée en ce point ... » (Jean-Gabriel Stedman, capitaine mercenaire envoyé par les Pays-Bas pour mener une campagne de cinq ans contre les esclaves révoltés, 1797).

Parmi toutes les formes de mobilisation de troupes coercitives déployées dans le monde en opérations extérieures sous divers statuts juridiques, citons les Casques bleus, la Légion étrangère française ou espagnole, les commandos SEAL, la Delta Force, les Bérets Verts, les SAS britanniques ou australiens, les Gurkhas népalais, les Rangers et Marines nord-américains, les commandos serbes, les troupes fidjiennes et les SWAT.

Depuis plusieurs dizaines d'années dans beaucoup de pays occidentaux, le service militaire obligatoire, trop cher à l'entretien, a été suspendu. La crise étant passée par là, il a fallu restructurer l'entreprise militaire comme il en va de toute entreprise capitaliste qui se respecte. La plupart des pays occidentaux se retrouvent ainsi en sous-effectifs au regard du travail de police international à assurer. C’est sur ce terrain que vont se développer les SMP, en particulier depuis les années 1990.

Hier, on les appelait les mercenaires : Garde Varangienne, Dix Mille, Grandes Compagnies, Lombards, Condottiere, Gardes Suisses, Lansquenets, Reîtres, Bachi-bouzouks, flibustiers, corsaires, boucaniers, pirates, Galates, Ronins, mousquetaires...

Les SMP d’aujourd’hui répugnent à ce terme péjoratif de « mercenaires » et leurs salariés sont devenus des contractors, des « conseillers de sécurité privés », des « civils sous contrat » ou encore des « travailleurs étrangers oeuvrant à la reconstruction ». Ces sociétés sont des milliers dans le monde à se partager le marché. On y compte pas mal d’entreprises américaines et anglaises : les Military Professional Ressources Inc. (MPRI), Dyncorp, Kellog Brown and Root (KBR), Vinel Corp., Titan Corp., Academi (anciennement Blackwater jusqu’en 2009 puis Xe jusqu’en 2011)... mais aussi israëliennes (Beni Tal), françaises (Groupe Velours International, Défense Conseil International, dont l’Etat français est actionnaire à 50%) ou suisses (Ronin Security Group)... La Russie qui ne veut pas être en reste, a déposé une proposition de loi à la Douma pour légaliser les SMP.

Souvent fondées par d’anciens gradés militaires et encore encadrées par ceux-ci, les SMP sont composées de cadres militaires triés sur le volet et ayant fait leurs preuves comme assassins patentés dans maintes opérations (souvent contre-insurrectionnelles) de par le monde, et de troupes dont la majorité est recrutée sur place à moindre coût 1. « Nous coûtons moins cher, 80% de nos effectifs sont des employés locaux, payés au prix du marché local, quelques centaines de dollars. Et même si certains de nos salariés occidentaux touchent aux alentours de 1.000 dollars par jour, cela reste moins cher. » (Doug Brooks – président de l'International Peace Opérations Associations qui regroupe une soixantaines de SMP américaines). Au-delà de cette donne économique, il faut savoir que les cadres des SMP présentent souvent un fanatisme idéologique et une détermination plus grande à assumer les sales besognes que ce n’est le cas dans les armées nationales.

C'est Bill Clinton, alors président des USA, qui donnera officiellement aux SMP une base juridique en engageant des mercenaires en tant que fournisseur fédéral. Et c'est en 1999, pendant la guerre au Kosovo, qu'ils feront leurs premières armes légalement. Le MPRI décroche la timbale, chargé d'entraîner les militaires croates. A partir de ce moment, la vanne est officiellement ouverte, tous les gouvernements américains successifs développent l'affaire à leur façon. Les SMP recrutent d'anciens hauts fonctionnaires (tels un ex-commandant en chef des forces navales américaines en Europe et en Afrique, un ex-directeur général des opérations de la CIA...), et font des dons aux partis politiques en soutien de leur campagne électorale.

Bush fils ne fait qu'embrayer le mouvement impulsé par Clinton et va lui donner sa vitesse de croisière en Irak. En 2003, quand les tanks américains débarquent à Bagdad, ils amènent avec eux le plus important contingent de soldats privés jamais déployés dans une guerre dite moderne 2. En 2004, Paul Bremer, administrateur civil de l’Irak, émet un décret (l'Ordre 17) qui accorde l'immunité totale aux contractors travaillant pour les Américains en Irak. Dès 2008, ils sont plus nombreux que les soldats « réguliers ». Si Obama devait se démarquer politiquement de son prédécesseur en annonçant en 2011 le retrait officiel des troupes US d'Irak, c'est pour mieux concentrer ses troupes en Afghanistan, ce qui élargira encore le champ d'action des SMP. Mais le marché est lui-même en proie à une concurrence effrénée : en 2010, le président afghan Hamid Karzai annonce fermement vouloir faire le ménage dans la multiplication des SMP, connues pour tirer à vue sur la population et entretenir la corruption. Il s’agit en réalité pour le clan Karzai de redessiner le paysage du maintien de l’ordre dans le pays au seul profit de ses propres investissements dans le créneau.3

« Le boom des affaires de l'après-guerre en Irak n'est pas le pétrole, c'est la sécurité » (Le Times de Londres).

Loin d’être de simples supplétifs des armées ou d’être cantonnées dans la surveillance, les SMP bouffent à tous les râteliers en profitant de la « guerre globale contre la terreur ». Les SMP sont actives dans la maintenance, le ravitaillement, l’Internet, le déminage, la surveillance aérienne, la lutte anti-drogue, la formation de forces de répression (polices, armées...). La California Analysis Center Inc. (CACI) est ainsi spécialisée dans le renseignement et les techniques d'interrogatoire de prisonniers et notamment active dans la sinistre prison d’Abu Ghraib. En 2009, la CIA engage Blackwater pour pister et assassiner des dirigeants d’Al-Qaïda.Ils ont leur propre bases militaires, leur propre matériel militaire dernier cri (avions, drones, bateaux...). Ils sont devenus un soutien indispensable aux armées nationales, ils travaillent pour la défense, la sécurité intérieure, interviennent sur les lieux des catastrophes.

Une haut responsable de Blackwater, très pragmatique, explique que «personne d'entre nous n'aime l'idée que les catastrophes permettent de faire des affaires » et que « c'est un fait désagréable mais on n'y peut rien. Les docteurs, les avocats, les pompes funèbres, les journaux, gagnent leur vie grâce aux malheurs. Nous aussi, parce qu'il faut bien que quelqu'un s'en charge ».

En 2005, les mercenaires armés de Blackwater et Dyncorp, dont certains fraîchement revenus d'Irak, sont les premiers arrivés à la Nouvelle-Orléans après le passage de Katrina pour protéger la propriété privée face à l’auto-organisation des prolétaires livrés à eux-mêmes, sans soins ni approvisionnement de la part de l’Etat. Les SMP sont également engagées pour sécuriser les activités des organisations humanitaires, ce qui est meilleur pour l’image de celles-ci (au même titre que pour bien des entreprises) que d’être protégées par des troupes régulières. Pour redorer leur blason, les SMP créent d’ailleurs leurs propres organisations caritatives, notamment en 2001, l'International Peace Operation Association (IOPA), regroupant 54 SMP (dont DynCorp et MPRI).

Dans leurs publicités, Blackwater (devenu Academi suite à son implication dans divers dérapages meurtriers en Irak et en Afghanistan) propose de louer des soldats issus des meilleurs armées du monde aux gouvernements et organisations privées et revendiquent un programme international du maintien de la paix dont les soldats sont « formés à la gestion des foules par des techniques non meurtrières et du personnel militaire formé aux opérations dans les zones sensibles ».

L'engagement des SMP offre de multiples avantages aux États qui les emploient, à savoir : limiter l'envoi de troupes nationales au sol, mener plus discrètement des opérations qu’on ne veut pas voir liées à l’armée régulière, cacher le coût humain des guerres car les employés des SMP morts en opération (ils représentent par exemple 25% des militaires morts en Irak) ne sont pas pris en compte dans la comptabilité officielle. Les frais collatéraux, en partie encore assumés par l’Etat national pour l’armée régulière, sont complètement privatisés dans le cas des SMP : il n'est pas nécessaire de payer des pensions aux veuves, de prendre en charge les soins et la réhabilitation des blessés. Enfin, le personnel des SMP reste sur place en moyenne 4 à 5 ans contre 6 mois pour la rotation des troupes régulières ; ils connaissent donc mieux le terrain. En cas de « bavures » (ils sont très nerveux, ces chiens de guerre privés), la SMP disparaît et renaît sous un autre nom pour continuer son business tranquillement.

L’importance prise par les SMP dans l’activité militaire mondiale ne manque évidemment pas d’inquiéter certains bourgeois, soucieux de mener leurs guerres... démocratiquement. « Il est extrêmement dangereux qu'une nation commence à sous-traiter son monopole de l'usage de la force et de la violence pour soutenir sa politique étrangère ou ses objectifs de sécurité nationale » (Joe Wilson, ambassadeur en Irak avant 1991). De notre point de vue de classe, les SMP sont un secteur répressif de plus dans l’arsenal de l’Etat, d’un point de vue mondial, tandis que les réformistes y voient une remise en cause du monopole de la violence par l’Etat, une privatisation de l’une de ses prérogatives centrales. C’est un peu le même cirque gesticulatoire qu’au sujet de la monnaie et des Banques Centrales.

Notes de l’encadré « Les Sociétés Militaires Privées (SMP) »

1. Par exemple, en Afghanistan, en 2009, sur 104.100 mercenaires, 9% étaient américains, 16% d’expatriés d’autres nationalités et 75% d’afghans engagés au prix local. Le premier produit d’exportation des Balkans (Bosnie-Herzégovine, le Kosovo ou Serbie) sont des mercenaires.

2. Lors de la 2ème guerre punique (218 – 202 av JC), l’Empire romain comptait plus de 400.000 mercenaires sur un total de 700.000 soldats.

3. Ainsi, l’Asia Security Group est dirigé par Hashmat Karzai, cousin du président, et la Watan Risk Management par Ahmed Rateb Popal et Rashid Popal, deux frères et cousins de Hamid Karzai.



A cela s’ajoute l’encadré de la page 23, à savoir la reproduction du tract « Ni de leur guerre, ni de leur paix » (voir dans Communisme n°67 en PDF).